40497

Y a pas que le boulot dans la vie

par Marie Hettich

12 MARS 2019

Job & Budget

Ce n’est plus un secret: la génération Y veut s’épanouir dans son travail. Mais combien de temps est-elle prête à y consacrer? Selon notre rédactrice Marie Hettich, de moins en moins.

L’été dernier, ma sœur Lea a foncé dans le bureau de son chef et donné sa démission. Elle ne supportait plus d’être comme un lion en cage. Depuis, elle a trouvé un job dans un magasin de vêtements et fait des remplacements en crèche. Elle est ravie de cette nouvelle liberté, comme elle aime à le répéter. Au lieu de 35 heures par semaine à l’Office des mineurs, elle ne travaille plus que vingt heures avec ses deux jobs combinés.

Lea était loin d’être la seule à étouffer dans le modèle classique imposant de travailler tous les jours du matin au soir. Ici, je lisais qu’un chef néo-zélandais avait mis en place la semaine de quatre jours sans baisse de salaire dans son entreprise. Là, je lisais un article du «Spiegel» dans lequel l’auteure plaidait pour une journée de travail de six heures. Les études montrent que personne ne peut de toute façon être productif huit heures d’affilée. Chez Toyota, le chiffre d’affaires a même augmenté lorsque l’équipe a expérimenté le passage de huit à six heures de travail par jour.

Le débat autour de la réduction du temps de travail n’est pas nouveau. Bien des entreprises ont tenté de raccourcir le nombre d’heures de travail par jour ou par semaine, il y a plusieurs années déjà. Pourtant, en Suisse, l’initiative visant à mettre en place la semaine de 36 heures a été refusée en 2002. Et en 2012 (donc presque hier), l’initiative proposant six semaines de vacances pour les salariés a été un échec cuisant: pas un seul canton n’a voté pour. La majorité des gens souhaite-t-elle donc le statu quo? Tous les employés à temps plein veulent-ils continuer à trimer 42,5 heures par semaine? En Europe, seule l’Islande a un temps de travail supérieur au nôtre.

Une personne sur quatre stressée

Ce que je vois autour de moi, c’est pourtant le contraire: la plupart des gens en ont marre du métro- boulot-dodo, marre de courir pour aller chercher leurs enfants à la crèche et marre d’échouer sur le canapé devant Netflix, épuisés. Ils voudraient avoir plus de temps pour faire enfin de la musique ou du bénévolat. Nous sommes tous terrifiés à l’idée de passer à côté de notre vie, car où que nous soyons, Instagram nous rappelle en permanence que nous pourrions aussi être dans la forêt, sur la plage ou dans un café branché. Et toutes ces cures détox et autres studios de yoga pleins à craquer ne témoignent-ils pas d’une envie de ralentir un peu? Une étude a montré qu’un Suisse sur quatre était victime de stress au travail.

Le parti socialiste s’est de nouveau saisi du problème. Dans son dernier concept économique, il propose une semaine de 35 heures avec salaire intégral qui soit juridiquement contraignante pour tous les employeurs. J’appelle donc le conseiller national socialiste Cédric Wermuth. «Je suis toujours frappé par l’extrémisme avec lequel la société suisse est définie et avec lequel elle se définit en ce qui concerne le travail», répond-il lorsque je lui demande d’expliquer l’échec des initiatives de 2002 et de 2012. «Je suis convaincu que les gens ont surtout voté ainsi par peur: ils craignent que toute l’économie ne s’effondre.»

40498

Sortir du temps partiel

Selon le politicien, la critique adressée à ceux qui sont en faveur de la semaine de 35 heures est toujours la même: «C’est inciter les gens à la fainéantise.» Pourtant, à 32 ans, s’il avait plus de temps à disposition, il en profiterait pour s’engager auprès des demandeurs d’asile à Zofingue, où il habite. Il s’occuperait aussi davantage de ses filles, comme aimeraient le faire bon nombre de jeunes pères. Il est convaincu que les familles profiteraient d’ailleurs tout particulièrement d’une réduction du temps de travail, car les mères auraient moins souvent besoin de ne travailler qu’à temps partiel.

Certes, selon l’Office fédéral de la statistique, le nombre d’hommes employés à temps partiel a augmenté en 2017 pour s’établir à 19%, mais les femmes sont toujours à 59%, donc trois fois plus. Même si, en soi, avoir la possibilité de travailler à temps partiel est une bonne chose, il ne faut pas oublier que quand on ne travaille pas à 100%, on gagne moins, et on cotise donc moins à l’AVS et à la caisse de pension. C’est encore tenable quand on travaille à 80%, mais qu’en est-il pour toutes les femmes qui ne travaillent qu’à 40% ou à 50%?

Les parents derrière

J’appelle Betty Zucker, conseillère d’entreprise zurichoise spécialisée dans les processus de transformation et les questions générationnelles. Elle me confie, elle aussi, sentir que de plus en plus de jeunes de la génération Y remettent en question les modèles de travail établis. Elle en connaît aussi qui, comme ma sœur, ont fortement réduit leur taux d’activité. Lorsque je lui demande comment elle explique cette tendance, elle me répond prosaïquement: «Parce que beaucoup de ces jeunes peuvent se le permettre. C’est moins difficile de renoncer à un salaire à temps complet quand on sait que nos parents peuvent nous aider à tout moment. Les relations parents-enfants sont aujourd’hui si étroites qu’il n’est pas rare que des trentenaires reçoivent encore régulièrement une aide financière.» En Suisse, nombre d’entre eux peuvent aussi compter sur un bel héritage: «Certains ont une maison de vacances en Engadine qui leur reviendra un jour», poursuit la spécialiste.

Soixante heures par semaine pour pouvoir s’offrir des sacs Gucci

Cela dit, selon Betty Zucker, il ne s’agit pas de mettre tout le monde dans le même panier: «Il y a aussi des enfants du millénaire qui préfèrent travailler 60 heures par semaine et s’acheter des sacs Gucci. Et il y en a qui sont simplement contents d’avoir un travail, par exemple pour aider financièrement leurs parents.» Quant à la semaine de 35 heures sans baisse de salaire, l’économiste n’y croit pas: «Qui va payer? L’idée n’est pas réaliste, du moins tant que notre système capitaliste restera ce qu’il est.»

Tout est plus clair dans ma tête après ma conversation téléphonique avec Betty Sugar. Pourtant, une pensée ne me quitte pas. À quoi ressemblerait un quotidien avec des journées de travail plus courtes? Et si une telle initiative voyait le jour, la majorité des gens seraient-ils encore vraiment contre? Malheureusement, ces questions resteront sans réponse encore longtemps. D’après le conseiller national socialiste Cédric Wermuth, il faudrait compter au moins dix ans avant une nouvelle votation sur le sujet.

On te suggère aussi...
As-tu aimé cet article?
  • :(
  • J'adore! no Data :(
  • Hahaha! no Data :(
  • Wouah! no Data :(
  • Triste no Data :(
  • En colère no Data :(
  • J'adore!
  • Hahaha!
  • Wouah!
  • Triste
  • En colère