Cover2 tiphaine

Toucher les étoiles et revenir sur terre

par Miranda Maxima

26 MARS 2020

Roman

Chaque jour durant une semaine, nous publions un volet de «Tiphaine est en quarantaine», notre feuilleton narrant les aventures d’une jeune femme confinée chez elle à Genève à cause de l’épidémie de CoVID-19. Voici le sixième épisode.

Tristan oublia son verre sur la table et s’approcha de Jennifer. Son bras l’enlaça. Il posa délicatement sa main sur l’épaule de son invitée. Il l'attira contre lui. Elle blottit sa tête sur son torse, sa joue contre la douceur réconfortante du pull en cachemire de Tristan. Ce contact réchauffa la jeune femme, trop légèrement vêtue pour la saison. En quittant son domicile, elle avait enfilé une jolie robe portefeuille en crêpe de soie: elle en avait assez de passer indéfiniment de l’uniforme d’infirmière au survêtement Adidas. D’un doigt, Tristan releva le menton de sa collègue. Son regard plongea dans le sien. Il pencha son visage vers elle. Il embrassa Jennifer qui ferma les yeux pour savourer l’instant.

Le quartier des Eaux-Vives était mort. Aucun bruit ne montait de la rue. C’était à peine si Tristan et Jennifer prêtaient attention à la chanson brésilienne, «O Que Será», diffusée par l’enceinte du salon. Le garçon esquissa un mouvement du haut de son corps comme s’il voulait entraîner sa partenaire dans une danse. Elle suivit son cavalier. Les baisers n’en finissaient pas. Jennifer éprouvait une joie indicible. Elle cédait. Tant et si bien qu’elle lâcha son verre qui se fracassa sur le carrelage. Elle sursauta, mais lui la garda solidement dans ses bras. «Je suis désolée», dit-elle penaude. «Ne t’inquiète pas. Ça n’a aucune importance. D’ailleurs ton verre était presque vide.» Il l’embrassa de rechef en même temps qu’il poussait du pied les bris de verre. Il entraîna Jennifer hors de la cuisine. Il allèrent dans la chambre à coucher où il n’y avait pas de lit, mais seulement un matelas king size posé par terre. Les oreillers et le duvet étaient parés de taies et d’une housse en lin couleur anis.

Le couple s’étendit. Jennifer avait rarement eu affaire à un homme aussi prévenant. Tristan n’avait rien à voir avec un one-night-stand glané dans une boîte où les mecs perchés bandaient irrémédiablement mou quand une fille cédait à la proposition d’aller prendre un dernier verre. Ils prirent le prétexte des fines éclaboussures du vin pour ôter leurs vêtements. Les mains de Tristan parcouraient la chair de Jennifer. Attentif à ses réactions, il cherchait à déceler un frémissement ou quelque autre indice sur les sensations éprouvées par celle qu’il admirait depuis si longtemps. Il chemina de la nuque à la poitrine, puis des seins à la chute de reins, s’attarda sur ses fesses et continua sa course le long des jambes. Il était exceptionnel que Jennifer soit aussi passive. Généralement, elle prenait les devants quitte à passer pour une délurée. Tristan enfouit sa tête entre les cuisses de Jennifer. Elle voyait émerger la chevelure bouclée de son amant comme s’il s’agissait d’une extension de ses propres poils pubiens. Tristan dévora le sexe de Jennifer. Celle-ci poussa un soupir de contentement. Attendrie, elle s’abandonna au plaisir.

Après avoir fait l’amour, ils restèrent étendus sur le matelas, collés l’un contre l’autre. La conversation débutée à la cuisine continua comme si elle n’avait jamais été interrompue. Leur complicité était un baume en ces temps troublés. À 21 heures, un son lointain envahit la chambre. C’était des applaudissements et les cris stridents d’une vuvuzela. Depuis peu, tous les soirs à cette heure-là, la population remerciait les travailleuses et les travailleurs qui bravaient le coronavirus. «Ces applaudissements sont pour nous», souffla Jennifer. Tristan l’embrassa: «Oui, ils sont pour nous». Il se leva et partit à la cuisine. Elle admira sa démarche et sa stature athlétique. Il revint avec deux verres d’un vin blanc, un pétillant naturel. «Notre dessert», dit-il triomphal. La soirée fut des plus agréables. Tristan proposa à sa maîtresse de dormir avec lui: «Ainsi je n’aurais pas l’impression d’avoir rêvé nos ébats.» Elle déclina l’offre arguant qu’elle avait besoin d’être seule pour se reposer. À 23 heures, elle prit congé de lui. En marchant en direction de la rade, elle consulta son téléphone et constata que Tiphaine avait tenté de la joindre quatre fois. Elle rappela son amie.

«Je te croyais morte!», hurla Tiphaine. «C’était presque ça, darling. Une petite mort», gloussa Jennifer. «Bon, écoute-moi, je suis sérieuse. Il vient de nous arriver, à Laurence et à moi, un truc de ouf. On a besoin de toi… » La conversation fut coupée. «Oh merde!», vociféra Jennifer. La batterie de son smartphone avait encore rendu l’âme. Il lui faudrait attendre d’être à la maison pour savoir la suite de l'histoire. En attendant, elle enjamba le lac en prenant le pont du Mont-Blanc. La nuit était claire: elle voyait le firmament. Elle était heureuse.

À Plainpalais, Tiphaine et Laurence tournaient chez elles comme des fauves en cage. Elles étaient électrisées par la découverte du laboratoire secret du professeur Revillod et la mission qui leur avaient été confiée. Elles jugeaient cette affaire surréaliste. «Le fait que les Suisses soient confinés chez eux et que nous fassions la queue devant les supermarchés est, en soi, déjà surréaliste, dit Laurence. Mais là, c’est juste dinguissime.» Tiphaine ne comprenait pas pourquoi Jennifer lui avait raccroché au nez. Elle écumait: «Quelle conne! Jamais là quand on a besoin d’elle.» Laurence tentait de la calmer: «Elle est peut-être encore à l’hosto. Tu sais bien que le réseau passe hyper mal, là-bas.» Tiphaine savait que Jennifer ne travaillait pas ce soir-là. Cette perspective ne la réjouissait pas du tout parce qu'en dehors de son activité professionnelle, Jennifer était une personne dissipée.

À minuit, Jennifer brancha son iPhone et joignit Tiphaine. Celle-ci lui raconta tout. L'infirmière lui rit au nez. «C’est un poisson d’avril? T’es un peu en avance, ma vieille! Vous devriez arrêter de vous soûler tous les soirs Laurence et toi. Ça vous bousille les neurones.» Tiphaine faillit cracher quelques insultes bien senties, mais se retint. «Je te jure que c’est la vérité et que le professeur Revillod a besoin de notre aide.» Jennifer connaissait le personnage. Pour elle, il était la pire chose engendrée par le corps médical. Elle considérait la plupart des médecins comme des mâles infatués qui se prenaient pour Dieu. Il y a un mois, elle avait encore subi le geste déplacé d’un interne, «un gros porc» qu’elle avait envoyé paître. Un professeur incarnait, à ses yeux, le degré supérieur dans la hiérarchie patriarcale.

«Tiph! Même si ce que tu me racontes est vrai, je ne pourrais pas faire ce que tu me demandes. Jamais je ne risquerais ma place et ma carrière pour une telle connerie. Revillod est un assassin. Je ne comprends pas que tu puisses tomber dans le piège d’un charlatan qui, par ses manigances, cherche juste à attirer l’attention sur lui. Il t’utilise et il instrumentalise le coronavirus pour servir son orgueil. C’est indigne!» Jennifer n’était jamais aussi éloquente que quand elle parlait de son métier ou de la santé. Son refus cloua le bec de sa meilleure amie qui douta du bien-fondé d’une telle entreprise. L’infirmière dit qu’elle était lasse et qu'elle voulait dormir. Les deux se saluèrent sur un ton glacial en se promettant néanmoins de s’appeler le lendemain.

En posant son téléphone, Tiphaine se tourna vers Laurence qui la pressa d’un «Alors?» «Alors... Rien!», répliqua-t-elle. Laurence lui proposa un gin to pour faire le point. Tiphaine réalisa que Jennifer avait raison sur ce point: elles picolaient beaucoup depuis qu’elles vivaient confinées à la maison. Dans la foulée, elle rumina les arguments avancés par sa meilleure amie: «Oui, peut-être que Revillod n’est qu’un vieux fou dont il faut se méfier. Après tout, qui suis-je pour pousser Jennifer à commettre un acte répréhensible?» Ce constat la chagrina. Elle lui envoya un message pour s’excuser et lui souhaiter bonne nuit. Pour se remettre de ses émotions, elle accepta quand même le gin to proposé par Laurence. Une notification s’afficha alors sur l’écran de son smartphone. Elle crut que Jennifer lui avait répondu. En fait, c’était Antoine qui lui écrivait. Plusieurs heures s’étaient écoulées sans qu’il ait donné signe de vie.

Lire le premier épisode: «La recette de l’amour et du cake à la banane»

Lire le deuxième épisode: «Un jardin secret peut en cacher un autre»

Lire le troisième épisode: «Tels des champs magnétiques, les opposés s’attirent»

Lire le quatrième épisode: «Le passage du jour à la nuit»

Lire le cinquième épisode: «Chassez le passé, il revient au galop»

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