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Margaux Habert

À Noël, j'ai distribué de la soupe devant la gare de Lausanne

par Margaux Habert

29 DÉCEMBRE 2019

Life

Notre journaliste Margaux a participé à Noël à la gare. Cette opération annuelle réunit des bénévoles, le soir du 24 décembre. Ils servent à manger à tout un chacun et offrent un moment de convivialité. Récit.

Cette année, mon frère partant en voyage, nous avons fêté Noël en avance. Comme je trouvais dommage de ne rien faire durant le réveillon du 24 décembre, j'ai proposé à ma mère de participer à Noël à la gare. À Lausanne chaque année depuis 1984, des bénévoles distribuent gratuitement, devant l'édifice, de la soupe et les invendus de supermarchés aux démunis, aux personnes seules, aux curieux ou aux voyageurs. Ce groupe n'est lié à aucun parti politique et à aucune religion, raison pour laquelle je l'ai choisi.

18 heures

Ma mère et moi rejoignons les autres volontaires devant la gare. Le stand, les tables et les chaises sont déjà installés. Denis, l’organisateur, nous explique comment se déroulera la soirée. Il doit filer mais nous informe que certains bénévoles sont là chaque année depuis trente ans et peuvent donc nous aider à nous mettre dans le bain. Nous sommes une trentaine de personnes, tout le monde se tutoie et semble se connaître.

Un quart d’heure plus tard, les premières voitures viennent décharger les invendus. Une habituée trie et organise la marchandise. Il y a du pain, des pâtisseries, des fruits, des sandwichs, des poulets rôtis… Nous nous proposons pour la mise en place de la nourriture. Nous déballons, coupons les gâteaux, faisons de jolies assiettes. «La présentation est importante. On n’est pas là juste pour donner de la nourriture, mais pour offrir un moment agréable. Certains bénéficiaires n’en ont pas l’habitude», nous explique Véro.

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Margaux Habert

Les invendus sont disposés sur des plateaux.

19 heures

Au bout d’une heure passée avec un couteau à la main, nous nous servons un vin chaud et nous asseyons à côté d'un homme attablé. «Prendre du temps pour soi et pour les autres est aussi important que le service», nous dit Denis. Je suis un peu timide, mais ma mère prend les devants et engage la discussion avec cet inconnu. Il nous explique qu’il vient d’Arménie et ne connaît pas très bien Lausanne, même s’il y habite depuis une quarantaine d’années. Sa vie ici, nous dit-il, se résume principalement au travail sur les chantiers. «Difficile, mais pas trop froid ici, très joli». Nous ne comprenons pas tout ce qu’il nous raconte mais il ponctue certaines de ses phrases par de grands éclats de rire. La barrière de la langue n’a aucune importance. Son rire est communicatif. On termine nos verres pendant qu’il retourne se servir.

Nous retournons au service. Même si la nourriture est disposée devant le stand, notre mission consiste aussi à encourager les gens à se servir. Certains semblent intimidés par la démarche de Noël à la gare. Il y a une femme avec des enfants, des toxicomanes, un homme en costard, un groupe de Russes, deux SDF.

19 heures 30

Je bois un café avec Denis qui me raconte qu’une année, une femme portant de nombreuses bagues et vêtue d’un somptueux manteau est venue voir ce qu’il se passait. Elle refusait la nourriture, arguant qu’elle, elle n’avait pas besoin d’aide. Denis se disait tout de même que cette attitude pouvait peut-être cacher quelque chose. Des volontaires ont donc proposé à la femme de boire un verre. Elle a fini par leur dire qu’elle n’avait plus rien, à part ses bijoux et son manteau.

«On ne sait jamais qui on rencontre. On accepte tout le monde. Si les gens ne veulent pas parler, ils ne sont pas obligés de le faire. Personne ne porte le moindre jugement sur qui que ce soit. Ici, c’est un principe auquel on tient», m’explique-t-il. Il me raconte une autre anecdote sur un couple d’Américains, qui s’étaient juste arrêtés boire un vin chaud en attendant leur train pour Sion. «Ils ont trouvé le concept tellement génial qu’ils sont finalement restés deux heures avec nous!»

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Margaux Habert

La soupe est préparée par un restaurateur lausannois.

20 heures

Pendant que je retourne derrière le stand pour couper des forêts noires, une bénévole qui s’occupe d’un poulet me demande si c’est aussi la première fois que je viens. Je lui dis que oui. Même si tout le monde semble se connaître, en fait, ça n'est pas le cas. «C’est comme une bulle hors du temps ici, m’explique Manu, une bénévole qui fête ce soir sa trentième participation. Certains se connaissent depuis des années, d’autres depuis un quart d’heure. Ça n’a aucune importance. On est tous là pour être utiles et se faire du bien à soi-même par la même occasion».

Un passant s’arrête et nous explique qu’il a une immense bûche au chocolat au frigo et que sa famille ne la mangera pas. «Je vous l’amène dans une trentaine de minutes!» Je souris, un peu surprise. Les bénévoles qui viennent ici depuis plusieurs années sont enchantés, mais pas forcément étonnés d’un tel geste. «Tout à l’heure, un homme a demandé s’il y avait un compte pour faire un don, raconte Denis. Mais nous n’en avons pas, nous ne sommes même pas une association. Juste un groupe qui a envie de donner un petit coup de pouce à Noël et de faire la fête autrement. Et on y parvient grâce au soutien de nos donateurs. Cela va de la nourriture au mobilier, tout est mis à notre disposition sans contrepartie.»

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Margaux Habert

Daphné, la mère de Margaux, discute avec un aîné.

21 heures

Ma mère et moi commençons à avoir un peu faim. Nous prenons de la soupe et allons nous asseoir près d’un homme âgé. Une bénévole lui apporte un bol et lui demande s’il veut autre chose. «Non, merci. Ma femme m’attend à la maison. On fête Noël à minuit. Je venais juste à la gare chercher le journal, mais je prends volontiers un peu de soupe en attendant le repas.»

Il nous raconte qu’il vient d'avoir 90 ans et qu’il est fier d'être arrière-grand-père. «On m’appelle Jojo. C’est comme ça qu’on me surnommait au Club Alpin. J’ai fait tous les 4000 mètres de Suisse. J’adore la montagne!» En mangeant, il nous parle de son enfance d’enfant de chœur. «Je ne vais plus à la messe. J’en ai fait assez quand j’étais gamin!», s’esclaffe Jojo.

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Jojo a 90 ans. Il a mangé un bol de soupe avant d'aller célébrer Noël avec sa femme.

23 heures

Il est temps d’organiser la suite. Les bénéficiaires sont presque tous partis, mais il reste plusieurs caisses de nourriture. Que fait-on de ces denrées? «Entre nous, on les appelle les «indonnés». Rien n’est jeté, nous nous organisons en amont», me rassure Denis. Il passe quelques coups de fil et revient nous donner des instructions. «Ceux qui ont des voitures, comme convenu, vous pouvez apporter des caisses à la Marmotte (NDLR: Armée du salut) et au Feu sur le pont Bessières (NDLR: tenu par des bénévoles qui proposent une oreille attentive aux personnes seules durant les Fêtes). Les autres, on commence à démonter.»

En moins d’une heure, le stand, les tables et les chaises qui étaient disposés entre l’entrée principale de la gare et le passage sous voies côté ouest ont disparu. Manu, émue, dit au revoir aux autres volontaires: «C’était mon trentième Noël à la gare, et le dernier en tant que bénévole. Je viendrai peut-être vous saluer lors des prochains, mais je vais passer un peu plus de temps avec ma famille». On se souhaite de belles Fêtes. Certains se disent déjà «À l’année prochaine!» Tout le monde a passé une belle soirée. Ma mère et moi prenons rendez-vous pour 2020.

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