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Maya Wipf et Daniele Kaehr

Moi, accro au shopping?!

par Gina Buhl

7 AVRIL 2019

Health

Notre rédactrice Gina Buhl commande sur internet toutes les semaines, adore les virées shopping et frôle le découvert à la fin de chaque mois. Devrait-elle s’en inquiéter?

C'est mon tour. «Bonjour, je m’appelle Gina. Pour moi, ça a débuté quand j’avais 16 ans et que j’ai commencé à gagner de l’argent.» Hochement de tête à ma droite. On est mercredi soir à Aarau (AG), et ma voix tremble un peu. Sur la table, il y a une coupelle en verre contenant des chocolats et des stylos au nom de ce centre de soutien argovien. Nous sommes cinq femmes à la première rencontre du premier groupe suisse d’entraide pour l’oniomanie, ou addiction aux achats. Je suis là parce que je dois écrire sur le sujet et que je me débats depuis plusieurs semaines avec cette question: est-ce que, moi aussi, j’ai besoin d’aide?

Mon truc, c’est les vêtements; pour d’autres, ce sont les bijoux, les cosmétiques ou le matériel pour loisirs créatifs. La situation que me dépeignent les femmes présentes est plus grave que je ne me l’imaginais. Ce soir, je constate que la fièvre acheteuse peut réellement détruire une vie: ne sachant plus comment gérer saisies, couple brisé et terrible sentiment de culpabilité, Tanja* a notamment tenté à deux reprises de mettre fin à ses jours.

Un Suisse sur trois

Selon une étude menée par la Haute École de travail social de Berne et par l’institut de sondages GfS de Zurich, 5% des Suisses souffrent d’un trouble d’achat compulsif et 33% ont une tendance à l’achat incontrôlé. Les personnes dépendantes à l’héroïne représentent quant à elles 1,5% de la population. Pourtant, on parle bien plus souvent des problèmes de drogue que de l’addiction aux achats. S’il nous semblait qu’une copine avait un problème d’alcool, on lui en parlerait sûrement. Mais évoquerait-on ses excès de shopping?

Pas pris au sérieux

Renanto Poespodihardjo, psychologue en addictions comportementales à la Clinique universitaire psychiatrique de Bâle, est bien conscient de la minimalisation de la société face à l’oniomanie: «Sur Google, quand on cherche des photos sur l’addiction à l’héroïne, on trouve des photos évoquant la misère, la souffrance et la destruction. Pour l’addiction aux achats, on trouve de joyeux sacs d’achat colorés. Le problème n’est tout simplement pas pris au sérieux.»

Moi non plus, je ne voyais pas le problème lorsque je cherchais de nouveaux vêtements, le soir sur internet, et les faisais livrer plusieurs fois par mois chez moi ou chez ma mère, en Allemagne. Quand je m’achetais un quinzième T-shirt noir parce qu’il me semblait radicalement différent des quatorze autres qui s’entassaient déjà dans mon armoire. Idem pour les excursions d’un week-end dont je choisissais la destination en fonction des possibilités de shopping plutôt que des sites touristiques. J’aimais la mode, c’était normal!

«Une addiction au shopping peut aussi se développer en cas de sens prononcé de l’esthétique. Quand composer une tenue ou combiner des couleurs et des accessoires remplace des émotions ou des relations sociales, cela peut ouvrir la voie à une dépendance», m’explique le psychologue au téléphone. Je dois faire un effort pour continuer à écouter. Je repense à tous les arguments de mon copain tentant de me dissuader d’acheter un énième T-shirt. Au regard de ma mère qui semble dire «Encore?» quand je vais chercher un nouveau colis. Le psychologue poursuit: «Comme pour les autres addictions, on constate souvent un stress, un manque de reconnaissance ou une solitude au cœur du problème. C’est ce qui active le mécanisme.» Ses mots me font l’effet d’une claque: je ne me rends donc pas compte de ce qui m’arrive?

«Les femmes sont deux fois plus touchées que les hommes.»

«L’habit fait le moine», me disait tout le temps ma mère. Autre credo, pas de ma mère cette fois: «Fais-toi belle, on t’appréciera.» Ces règles plus ou moins tacites valent particulièrement pour les femmes. «Elles sont deux fois plus touchées par l’addiction aux achats que les hommes», confirme la sociologue Verena Maag, qui a mené en 2003 l’unique enquête jamais parue sur le comportement d’achat des Suisses. Enquête qui a donc déjà seize ans, malgré le nombre de personnes touchées. Pourquoi? «Il n’y a malheureusement pas assez d’argent pour en faire une nouvelle», explique la chercheuse. En outre, l’oniomanie n’est pas officiellement reconnue comme une maladie.

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Maya Wipf et Daniele Kaehr

Que les femmes soient plus touchées ne me surprend pas, il n’y a qu’à regarder autour de soi: dans la plupart des magasins, le articles qui nous sont destinés aux rayons mode, sport, lingerie, chaussures, etc. - s’étendent sur trois étages tandis que ceux destinés aux hommes sont relégués au sous-sol. À la télé, ce sont bien les «Reines du shopping» qu’on cherche, pas les rois. Le résultat est effarant: 18% des jeunes femmes sont accros au shopping, selon les chiffres de 2003. Et aujourd’hui? «Des études portant sur seize pays démontrent que ce taux a augmenté. En extrapolant, on peut affirmer que la situation est analogue en Suisse», poursuit Verena Maag. À l’heure de la vente en ligne, du marketing d’influence et des soldes quasi permanents, rien d’étonnant à cela, et l’absence de campagnes de sensibilisation n’en est que plus préoccupante.

À Aarau, Tanja raconte qu’elle cache ses achats dans la cave avant de rentrer chez elle. Qu’elle a les mains moites et qu’elle ne peut plus se concentrer quand elle n’achète rien pendant plusieurs jours. Qu’elle prend de l’argent dans le portefeuille de son mari quand elle a atteint le plafond de sa carte de crédit. Certaines semblent se reconnaître dans son témoignage. Le critère principal de la dépendance aux achats est, en effet, l’envie incontrôlable de consommer quelque chose. Les personnes touchées savent que cela a des conséquences sur leur santé sociale, corporelle et mentale, mais elles ne peuvent pas s’en empêcher. Tanja a même déjà reçu plusieurs fois la visite d’un agent de l’Office des poursuites.

Prise de conscience

Je n’en suis pas encore là. Il ne reste en général pas grand-chose à la fin du mois sur mon compte en banque, mais cela ne m’a encore jamais causé de gros La multiplication des cartes de fidélité ainsi que la facilité avec laquelle on peut obtenir une carte de crédit participent à entretenir la dépendance au shopping. 18% des jeunes femmes sont accros au shopping. ennuis. Et il y a de nombreuses choses qui m’importent plus que la consommation: mes amis, mon couple, ma famille, le sport et la musique. Malgré tout, le fait de m’être intéressée de près au sujet m’a permis de prendre conscience de mon comportement, et j’ai fait un grand tri dans mon armoire et supprimé les sites de vente en ligne de mes favoris. Et ça me fait plus de bien que de sortir ma carte de crédit.

*Prénom d’emprunt

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