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Medellín face à son avenir

par Yvonne Eisenring

4 JUIN 2018

Voyage

La journaliste Yvonne Eisenring est retournée dans la ville colombienne qui abritait un cartel mafieux tentaculaire. Elle a constaté que la situation a bien changé.

Regarde entre ses jambes!» s’est écrié mon compagnon de route. Je venais de passer ma matu, j’avais 19  ans, et c’est la première fois que je traversais l’Atlantique, pour sillonner pendant trois mois la Colombie et le Venezuela. Ce jour-là, nous étions à Medellín, dans la voiture qui nous conduisait à l’hôtel, et j’étais assise entre un ami suisse et le chauffeur, le premier insistant pour que je regarde l’entrejambe du second. Et, là, mes yeux se sont posés sur un pistolet. Voyant notre stupeur, le conducteur s’est justifié: il devait nous protéger. «On est quand même à Medellín!»


C’était en 2008. La ville était célèbre pour son trafic de drogue, ses guerres de gangs, ses meurtres et ses enlèvements. Pour nous, touristes, beaucoup de quartiers étaient à éviter. J’en étais donc repartie avec un sentiment mitigé.

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Depuis peu, tout le monde en parle. Mes amis et la presse multiplient les superlatifs. Ce serait devenu la métropole la plus innovante du monde, la plus moderne et la plus hype d’Amérique du Sud. Elle figurerait dans le top 10 des nomades numériques et le tourisme serait en plein boom. Ah bon, on parle vraiment du même endroit?


Ma curiosité a été piquée. Alors, dix ans plus tard, je suis retournée en Colombie pour voir si j’avais raté quelque chose et si cet engouement était justifié. La nouvelle Medellín, à quoi pouvait-elle bien ressembler?

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Eh bien, un peu à Brooklyn ou à Londres! Notre auberge de jeunesse de l’époque, La Playa Hostel  &  Rooftop, se trouve, comme la plupart des hébergements touristiques, à proximité du parc Lleras, à El Poblado, un quartier où se côtoient boutiques chics, restos branchés et marchés couverts. Au Bonhomia, on mange de la pizza, de la vraie, avec une pâte fine et de la mozzarella (pas un ersatz latino revisité) en écoutant «La vie en rose» et en buvant du vin rouge espagnol. La nourriture est bonne, le quartier joli, mais je ne suis pas encore convaincue. On y trouve la même chose que dans toutes les autres métropoles, juste moins cher.

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Le lendemain matin, balade dans le centre. C’est bruyant, agité et plein de contrastes. Les prostituées attendent en face de l’église de la Veracruz, un édifice colonial. Pratique pour expier ses péchés... Dans le parc Bolívar, on vend toujours de la cocaïne et de la marijuana à côté de l’aire de jeu et du poste de police. L’alcool désinfectant de la pharmacie est mélangé à du soda. On vend des pornos hardcore entre des jus d’orange et des livres pour enfants. Dans le parc Berrio, quelques Colombiens, assis sur des chaises en plastique, jouent des airs populaires à la guitare. Sous l’impulsion des maires successifs, des statues de Fernando Botero, des installations lumineuses et des bibliothèques occupent les lieux où l’on faisait de la contrebande et tuait des gens. L’objectif est de réduire l’écart entre riches et pauvres. On compte sur le tourisme pour y parvenir.


Même si le centre historique a été nettoyé, Carolina Monsalve me conseille de faire attention à mon sac à dos. Cette presque trentenaire au visage très expressif habite ici depuis dix ans. Elle était employée de banque jusqu’en décembre dernier. Désormais, elle est guide et gagne autant qu’avant, même si elle ne travaille la plupart du temps que la moitié de la journée. Mais ce n’est pas pour ça qu’elle a réorienté sa carrière: elle avait envie de contribuer à la restauration de l’image de la ville. Elle ne veut plus que, en évoquant Medellín, on pense à la cocaïne, à Pablo Escobar, qu’elle appelle Voldemort, et aux heures sombres du passé.

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Mission accomplie! À la fin de la visite, j’ai vu tant de choses que j’ai oublié que j’étais déjà venue dix ans plus tôt. Du moins jusqu’à ce que je retombe sur le club de salsa Eslabón Prendido, près du parc Periodista. Là, rien n’a changé. Ce petit bar qui propose de la musique live se trouve toujours dans un coin glauque. Comme en 2008, des cocaïnomanes ou des fumeurs de haschich passent le plus clair de leur temps sur la place. Mais c’est une exception: tout le reste de la ville est transformé.


C’est dans le quartier de la Comuna 13 que la métamorphose est la plus spectaculaire. Véritable forteresse des narcotrafiquants en raison de son emplacement stratégique et de sa liaison directe à la côte, c’était le deuxième endroit le plus dangereux du monde jusqu’en 2010. Autrefois, il était impensable qu’un touriste y mette les pieds. Aujourd’hui, des escalators couverts relient les différents points du quartier, les rues sont propres et les amateurs de breakdance s’entraînent devant de grands graffitis colorés.

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Je mange des lamelles de mangue glacées et salées, un encas qu’on trouve à tous les coins de rue, en discutant avec notre guide, Esteban Higuita. Ce jeune homme âgé de 19 ans est arrivé à la Comuna 13 alors qu’il était enfant. Il a vécu le changement de l’intérieur. Il est fier du lieu où il vit et tient à m’expliquer pourquoi. Sa façon de voir les choses est admirable, émouvante même. Il me montre un toboggan. A cet endroit, il y a six ans, un petit garçon est mort car il a été pris au milieu d’une fusillade. «L’installation de ce toboggan a été un moyen d’honorer sa mémoire», explique-t-il, même si les «paisas», comme on appelle les habitants de la région, préfèrent oublier.


En quittant Medellín, j’ai conscience d’avoir envie d’y revenir. Et pas dans dix ans! Elle a un énorme pouvoir d’attraction. Je suis curieuse de voir à quoi ressemblera bientôt cette ville où tout le monde va de l’avant.

Bon à savoir

Pour y aller

1. Au départ de Genève, le vol pour Medellín comprend deux escales et dure environ vingt heures.


Pour trouver un guide

3. Les Stairway Story­tellers sont un groupe d'habitants du quartier de la Comuna 13. Environ 14 fr. la visite de deux heures. Plus d'info sur leur page Facebook.


Mais encore...

4. Le quartier El Poblado collectionne les pâtisseries, les boutiques chics et les cafés et restaurants sympas comme le fameux El Rack.


5. Tu peux danser la salsa à l'Eslabón, au Parque del Periodista.


6.Le Ganso & Castor Café est l'adresse incontournable des amateurs de café.


7. La Confédération estime que les voyageurs doivent se monter vigilants face à la criminalité, qui reste malheureusement d'actualité en Colombie.

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