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Emmanuel Coissy

Sur les routes de la foi

par Emmanuel Coissy

5 DÉCEMBRE 2018

Voyage

Les chrétiens d’Ethiopie ont entamé les célébrations religieuses qui précèdent leur Noël, fêté le 7 janvier. Ce grand pays africain accroît son ouverture au tourisme. Emmanuel, en quête de spiritualité, s’est rendu dans les villes saintes.

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Saint-Georges est une des onze églises monolithiques de Lalibela. Elle attire des visiteurs du monde entier.

Une femme crie et pleure. Un prêtre plaque une croix en bois contre sa tête puis contre son dos. La bénédiction qui se déroule sous mes yeux s’apparente à un exorcisme. Mercredi 28 novembre, on fêtait la Saint-Gabriel autour et dans l’église du même nom à Lalibela. Cette ville sainte du nord de l’Ethiopie en abrite onze, toutes monolithiques: elles ont été creusées dans la roche au début du XIIIe siècle. Le site est classé au patrimoine mondial de l’Unesco.

Ce matin-là, des centaines de fidèles, drapés de blanc, écoutent les prédications et prient. Le «farenji» («étranger» en amharique) que je suis est accepté par cette foule à condition que je me plie à ses règles: me déchausser, jambes couvertes, demander la permission à quelqu’un avant de le prendre en photo…

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Les fidèles écoutent un prêtre à Lalibela, le jour de la Saint-Gabriel.

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Sur le front des fidèles, le prêtre trace une croix avec la cendre de l'encensoir.

Il y a deux semaines, les chrétiens d’Ethiopie ont entamé les célébrations qui précèdent Noël, fêté le 7 janvier chez ces orthodoxes. Ce jour-là, ils seront des milliers à se regrouper à Lalibela, à tel point qu’on ne pourra plus voir le sol. Jusqu’à cette date, ils observeront un jeûne: deux repas par jour au plus, pas de viande, certains suppriment le poisson, pas de laitages ni d’œufs. Dans l’histoire de l’humanité, l’Ethiopie est, à partir du IVe siècle, la deuxième nation, après l’Arménie, à avoir établi le christianisme en tant que religion d’Etat. Le pays est un maillage complexe entre des dizaines de groupes ethniques qui pratiquent des dizaines de langues.

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L'église Saint-Georges a été creusée dans la roche au début du XIIIe siècle.

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A l'église Saint-Gabriel à Lalibela.

Lalibela est la ville sainte le plus célèbre du pays, on l’appelle même la Jérusalem éthiopienne. Caractérisée par sa forme en croix, l’église Saint-Georges, dite la huitième merveille du monde, attire, à elle seule, des touristes internationaux. Peut-être même trop à certaines heures. L’activité touristique est en plein essor depuis la signature du traité de paix avec l’Erythrée le 14 juillet dernier et depuis l’accession au pouvoir du nouveau premier ministre, Abiy Ahmed, 42 ans, qui a mis fin au régime autoritaire de ses prédécesseurs.

Après les heures sombres, marquées par les dictatures, la guerre, la famine et la liquidation des opposants, le pays, l’un des plus pauvres du monde, tente le pari du développement économique. En marge des colossaux investissements chinois, le tourisme se profile comme une manne pour les 107 millions d’habitants.

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Un prêtre de Lalibela en tenue de cérémonie.

Les villes saintes (Lalibela, Aksoum pour les chrétiens et Harar pour les musulmans) sont propices à la méditation. Elles séduisent des croyants et même des athées, comme moi. Les célébrations religieuses sont les moments qui m’ont procuré la plus grande émotion. Je pense, en particulier, à une procession devant l’église Debre Tsion (mont Sion) creusée à 2300 mètres dans une falaise du Gheralta, un massif montagneux du nord du pays.

Le jour de la fête de la Vierge, le 30 novembre, j’ai gravi à pied, tout comme les fidèles, un chemin abrupt. Là-haut, j’ai assisté à la procession précédant la liturgie (appellation pour la messe). Depuis des siècles, les prêtres sortent de la grotte les instruments du culte, les femmes vocalisent des youyous et les savants de l’église, jouant du sistre et du tambour, entonnent une mélopée (vidéo ci-dessous). L’effet est sensationnel. Je n’ai pu retenir mes larmes.

Certains lieux sacrés se visitent au péril de sa vie. Juste après Debre Tsion, je suis allé à l’église d’Abuna Yemata perchée à 2580 mètres, près de la frontière érythréenne. Pour y accéder, j’ai avalé une pente escarpée pendant 40 minutes, puis, encordé, j’ai escaladé pieds nus un pan de falaise sur 15 mètres avant d’emprunter une vire dominant un précipice de 400 mètres. Sans la présence d’Ethiopiens habiles, je pense que je n’aurais pas survécu à cette épreuve. Un prêtre vit en ermite dans cette église rupestre d’où l’on admire la succession des sommets du Gheralta. C’est une splendeur. Ici, la sérénité succède à la peur du vide.

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Le prêtre de l'église d'Abuna Yemata, perchée à 2580 mètres, vit en ermite.

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On admire les hauts plateaux durant le vol entre Lalibela et Aksoum, qui s'avère une expérience spirituelle.

Ce sentiment de vertige, je l’ai aussi éprouvé lors du vol entre Lalibela et Aksoum. Il m’a permis de prendre la mesure de la diversité des paysages, notamment ceux des hauts plateaux. La dominante rouge et le relief accidenté sont causés par la terre volcanique. Toujours dans le nord, la dépression de Danakil est un lieu désertique qui, lui aussi, invite à la méditation. Située à 140 mètres au-dessous du niveau de la mer, une plaine de sel crée un paysage lunaire.

Le sel est récolté à la main par des musulmans sous un soleil de plomb, sauf le vendredi. Avec de la chance, il est encore possible d’apercevoir une caravane. C’est là aussi qu’on trouve des mares d’acide qui colorent le sol avec des tons criards. Ça sent le soufre, ça pique les yeux: j’avais l’impression d’être en enfer. A ce moment-là, je me suis souvenu que, dans la Bible, les déserts étaient assimilés à la tentation, ce qui m’a fait sourire.

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Lieu mystique: la dépression de Danakil, à la frontière érythréenne, où les Afars extraient et vendent le sel.

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Une vision de l'enfer: de l’acide jaillit dans la dépression de Danakil.

Je n’ai pu pénétrer ce territoire où vivent les Afars qu’avec un laissez-passer et une escorte armée. Cette population, de plus de 6 millions d’âmes, est majoritairement islamique. Des journalistes français et des universitaires m’indiqueront plus tard que la conversion à l’islam a le vent en poupe dans toute l’Ethiopie et que les mosquées poussent çà et là comme des champignons. Ces observateurs pensent qu’il y aura bientôt autant de musulmans que de chrétiens.

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Chez les Afars, majoritairement musulmans, les hommes portent la jupe.

Chez les Afars, les hommes portent une jupe. J’ai vu certaines femmes au visage intégralement voilé. Ici, comme ailleurs dans le pays, l’excision, bien qu’illégale, est encore abondamment pratiquée. Les ONG et l'Unicef estiment que près de 80% des filles en sont victimes même si la tendance est à la baisse. On constate aussi une évolution des mentalités sur la question du mariage forcé des mineures: environ 58% des Ethiopiennes ont été mariées avant leurs 18 ans. Le phénomène serait en léger recul.

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Adam et Eve sur la fresque d'une église du Gheralta ou le symbole des relations homme-femme en Ethiopie.

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Les églises sont très fréquentées par les femmes, comme ici à Hawassa, dans le sud du pays.

Dans la capitale, Addis-Abeba, les femmes sont, en général, plus indépendantes. Certaines vivent librement avec leur concubin. Elles ont accès à l’avortement si elles peuvent le payer. Mais à certains égards, entre tradition et religion, la gent féminine occupe toujours une position inférieure en Ethiopie. Les femmes ne peuvent aller à l’église pendant leurs règles et doivent attendre 40 jours après un accouchement pour y être admises de nouveau.

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Les femmes qui ont leurs règles doivent rester hors des églises. Photo prise à Addis-Abeba.

Un jour durant mon voyage, j’ai entendu dire que la femme serait l’avenir de l’Afrique. C’est peut-être le cas en Ethiopie où le nouveau gouvernement respecte la parité homme-femme et où, le 25 octobre dernier, le parlement a placé, à l’unanimité, une diplomate, Sahle-Work Zewde, à la présidence du pays. Bien que la charge soit avant tout honorifique, cette nomination demeure un symbole fort sur une terre où, paraît-il, la reine de Saba régna jadis.

Le voyage a été offert par Ethiopian Airlines (vols directs Genève – Addis-Abeba) et Géo-Découverte, agence romande spécialiste de l’Ethiopie depuis plus de 30 ans.

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