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Le passage du jour à la nuit

par Miranda Maxima

24 MARS 2020

Roman

Chaque jour durant une semaine, nous publions un volet de «Tiphaine est en quarantaine», notre feuilleton narrant les aventures d’une jeune femme confinée chez elle à Genève à cause de l’épidémie de CoVID-19. Voici le quatrième épisode.

Laurence avala l’olive qu’elle avait en bouche sans cracher le noyau. La violence avec laquelle Élie avait interpelé son frère l’avait stupéfaite. Lui, d’ordinaire si discret. Jamais elle ne l’aurait cru capable d’un mouvement d’humeur pareil. Tiphaine, muette, entremêlait nerveusement ses doigts en observant ses hôtes. Elle se demandait si Laurence et elle n’étaient pas victimes d’un petit jeu sadique dont certains nantis désœuvrés étaient coutumiers pour effaroucher les oies blanches qu’ils convoitaient.

L’architecte resta debout, posa calmement la bouteille de champagne qu’il avait en main et rompit le silence: «Bon, ok, je vais tout vous dire, mais il faut d’abord vous juriez de n’en parler à personne.» Les deux voisines opinèrent du chef. «Nous avons confiance en vous. Venez!» L’euphorie née dans l’alcool s’était évaporée. Les trois autres protagonistes se levèrent comme un seul homme et suivirent Benjamin qui rentra dans l’allée. Ils avançaient en file indienne. Élie fermait la marche. La lumière du jour commençait à décliner.

«Nous descendons au sous-sol», dit le guide. Tiphaine se raidit. Elle se remémora tous les faits divers sordides où des femmes avaient été réduites à l’état d’esclaves sexuelles dans une cave. Elle s’imaginait déjà faire partie de celles qu’on ne retrouverait jamais. Laurence semblait plus confiante et lui lança un sourire téméraire qui voulait dire qu’il fallait y aller. Une question pressait Tiphaine: «Laurence, pourrait-elle être complice d’un traquenard? Non, c’est impossible. Elle est aussi étonnée que moi.» Tout le monde descendit l’escalier.

Ils marchaient vite, de couloirs en couloirs. Le souterrain semblait ne jamais finir. Benjamin, qui aimait jouer les cicérones, raconta spontanément que, comme leur mère était propriétaire du pâté de maisons, ils avaient investi tout l’espace. Les passages formaient un réseau semblable à un dédale sur la moitié d’un hectare. Une prouesse technique dont Benjamin avait la paternité. Lui, si vaniteux, regrettait d’avoir à dissimuler son existence. Tiphaine et Laurence ne savaient plus où elles étaient.

Finalement, l’architecte se planta devant une grosse porte blindée. Il dit en faisant trembler sa voix soudainement grave: «Sésaaaame, ouvre-toi!». Il leva les bras. Les filles le regardèrent avec des yeux de merlan frit. Benjamin se marrait. Élie s’impatienta: «Ah celui-là, toujours obligé de faire le clown! Ouvre cette foutue porte, Ali Baba de mes deux!» Benjamin plaça son visage face à une cellule de reconnaissance faciale. On entendit alors le bruit sourd d’une lourde mécanique qui s’animait. La porte s’ouvrit. Une lumière vive aveugla les yeux de ceux qui s’étaient habitués à l’obscurité. Un son pointu s’échappa par l’entrebâillement: «Les enfants, c’est à cette heure-ci que vous arrivez?» «Entrons!», dit Élie.

Tiphaine et Laurence n’en crurent pas leurs yeux. Dix minutes auparavant, elles dansaient dans une cour intérieure en buvant du champagne et d’un seul coup elles se trouvaient dans une vaste pièce blanche éclairée par des néons. Une large table métallique était installée au centre de cette salle dont tous les murs étaient recouverts de placards. Il y avait des éprouvettes un peu partout, un microscope, des fioles, un ordinateur et mille objets propres à un laboratoire. Dans un coin, on avait rangé des bacs en plastique coiffés d’une grille en inox et d’un biberon. À l’intérieur, on apercevait des rongeurs. «Je déteste les rats!», dit Laurence qui mima le geste du vomissement en enfilant un doigt dans sa bouche. Face à eux, un petit bonhomme aux cheveux longs et à la barbe blanche s’agitait dans tous les sens. Il portait une blouse blanche. En le voyant, Tiphaine, qui souffrait de gérontophobie, se dit qu’il devait au moins avoir 100 ans.

«Professeur Revillod, je vous présente Tiphaine et Laurence», dit Benjamin. «Mais enfin, les enfants, L’heure est grave! Est-ce vraiment judicieux d’organiser des visites touristiques?», dit le vieillard courroucé. «Vous n’y êtes pas, professeur. Ce sont les demoiselles dont nous vous avons parlé.», objecta l’architecte. Le septuagénaire s’immobilisa et gratta sa chevelure immaculée. Il marqua une pause et dit: «Eurêka!» «C’est son mot favori», dit Benjamin qui alla à sa rencontre pour le presser contre sa poitrine. Élie l’imita. Enlacés de la sorte, ces trois êtres ressemblaient à un marbre antique. La scène était touchante même pour les deux visiteuses qui se demandaient ce qu’elles avaient à voir là-dedans.

«Ce n’est pas le moment de nous appesantir, les enfants», dit le scientifique. Il s’approcha des filles, mais resta à bonne distance et ne leur tendit pas la main. «Ravi de faire votre connaissance.» «Enchantée, professeur», répondirent-elles à l’unisson, raides comme des piquets.

Tiphaine n’avait aucune idée de qui était cet homme. Laurence avait déjà entendu son nom, mais peinait à le contextualiser. Benjamin leur expliqua que le professeur était un spécialiste des maladies infectieuses. «Depuis le début de l’épidémie en Chine, il travaille sans relâche à la mise au point d’un remède pour sauver les patients contaminés par le coronavirus.» «J’y suis!», pensa Laurence qui se souvint de lui. Le professeur Revillod avait été une gloire des HUG. Il avait même été pressenti pour le Nobel. C’était un chercheur hors pair. Animé par le feu sacré, il s’était affranchi des codes en vigueur dans le monde scientifique.

En 2006, il avait mené l’expérience de trop et avait tué trois sujets volontaires, des étudiants qui gagnaient du pognon en lui servant de cobayes. Le scandale avait été retentissant. Il y eut un procès dont la presse fit ses choux gras. L’infectiologue fut condamné à 30 mois d’emprisonnement avec sursis pour homicide par négligence et frappé d’une interdiction définitive de pratiquer la médecine.

Le professeur Revillod était un ami des parents d’Élie et Benjamin. Le père des garçons avait été son disciple. Son maître lui avait donné le goût de la recherche, en particulier dans le domaine des maladies infectieuses. Malheureusement, leur papa, un praticien chevronné avait été terrassé par le chikungunya au cours d’une mission sur l’île de la Réunion. L’année de sa tragique disparition coïncidait avec celle de la disgrâce de son mentor. En mémoire de l’amitié qui unissait le professeur à son mari, la veuve l’accueillit, après le procès, dans une propriété qu’elle possédait dans la campagne genevoise.

Benjamin et Élie avaient respectivement 12 et 10 ans à cette époque. Il trouvèrent un père de substitution en la personne du professeur forcé à la retraite. Ce dernier n’avait pourtant jamais renoncé à sa passion. Devenus des adultes, les frères lui donnèrent les moyens de la cultiver dans le confort d’un laboratoire secret, celui où Tiphaine et Laurence se trouvaient.

Élie sortit brusquement de son mutisme. Avec emphase, il expliqua aux filles la raison de leur présence en ces lieux. «Le professeur a peut-être trouvé un remède contre le coronavirus. Il pourrait sauver des milliers de vie dans le monde entier. Malheureusement, il lui est impossible de pénétrer aux HUG pour approcher les malades. Il aurait aussi besoin de certains échantillons pour réaliser des tests in vitro et synthétiser la molécule qu’il développe.» «Ce n’est pas aussi simple que ça, mon petit», coupa le spécialiste. «Je vulgarise», dit le paysagiste qui enchaîna. «Nous savons qu’une de vos amies est infirmière aux soins intensifs. Pourriez-vous la convaincre de collaborer avec nous?» Les deux colocataires se dévisagèrent et s’exclamèrent: «Jennifer!»

Lire le premier épisode: «La recette de l’amour et du cake à la banane»

Lire le deuxième épisode: «Un jardin secret peut en cacher un autre»

Lire le troisième épisode: «Tels des champs magnétiques, les opposés s’attirent»

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