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Emmanuel Coissy

La protéine mania est chère et mauvaise pour la santé

par Eva Grau

26 AVRIL 2019

Nutrition

Yoghourts, laits, beurre, pain, voire biscuits pour l’apéritif: depuis quelques mois, les produits alimentaires à teneur en protéines ajoutée pullulent dans les rayons. Eva a mené l’enquête sur cette mode pas aussi recommandable qu’on voudrait le croire.

C’était il y a quelques semaines à peine, au rayon produits laitiers d’un supermarché de Lausanne. Une scène ordinaire pour un samedi matin: une maman qui fait ses courses, sa fille de 2 ou 3 ans qui pleure dans le caddie. «Cocolaaaa!», réclame la petite entre deux sanglots. Pour calmer son enfant, la jeune femme cède au caprice. Elle tend la main vers un drink chocolaté, mais au moment de s’en saisir, suspend son geste. Juste à côté, elle a repéré une autre boisson. Même produit, même marque. À un détail près: celui-ci affiche, sur l’emballage, les mots «high protein». La mère de famille hésite quelques secondes. Avant s’emparer de la deuxième bouteille.

Je n’ai pas demandé à cette cliente pourquoi elle n’avait pas acheté le lait chocolaté standard pour sa fille, mais il n’est pas difficile de deviner son raisonnement: un produit qui contient beaucoup de protéines est forcément plus sain, non? Le sucre, on nous l’a dit et répété, c’est le diable. Le gras, son suppôt. Pendant des décennies, nous avons cédé à leur tentation et pour quel résultat? Une épidémie mondiale d’obésité et de diabète. Mais la protéine, non. Elle ne veut que notre bien. On peut en manger autant qu’on veut. S’en gaver, même. C’est du moins ce que l’industrie alimentaire veut nous faire croire pour justifier le fait d’inonder le marché de produits à haute valeur protéique.

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Les drinks hyper-protéinés se multiplient dans les rayons. Ici, deux boissons, l'une produite par Emmi, l'autre par Ovomaltine.

Répondre à la demande

Depuis quelques mois, on a ainsi vu apparaître dans les rayons des supermarchés yoghourts, sérés, puddings, lait, beurre, bâtonnets de crème glacée et drinks lactés labellisés «high protein». À ces produits laitiers sont venus s’ajouter des pâtes, du pain, des barres de céréales, des céréales pour le petit-déjeuner et même des biscuits apéritifs contenant pas moins de 35 grammes de protéines aux 100 grammes. Pourquoi un tel déferlement? J’ai posé la question à Ovomaltine, Emmi, Migros et Coop, qui fabriquent et/ou commercialisent ces produits en Suisse. Tous m’ont donné la même explication: ils ne font que répondre à la demande. Ce serait donc au consommateur qu’on devrait cette «protéine mania».

Mais de quel consommateur parle-t-on, au juste? Chez Ovomatine, «le groupe cible, ce sont les jeunes adultes de 18 à 29 ans, ayant un mode de vie plutôt actif (sans être nécessairement de grands sportifs)», m’écrit Elodie Prelaz, Junior Brand Manager. Coop est plus généraliste et répond que les produits hautement protéiques s’adressent aux consommateurs «soucieux de leur nutrition». Enfin, du côté d’Emmi, on vise «tous les consommateurs, que ce soient les enfants, les personnes âgées ou les sportifs». Et Monika Senn, Communications Manager, d’ajouter que «tous les groupes d’âge ont besoin de suffisamment de protéines». Or, c’est là que le bât blesse: la quasi-totalité de la population mange déjà assez de protéines. Voire trop.

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Migros commercialise une ribambelle de produits à haute teneur en protéines, comme les yoghourts de la gamme Oh! ou les Blévita.

Compenser une carence inexistante

Les recommandations moyennes, pour un adulte, sont de 0,8 à 1 gramme de protéines par kilo de poids corporel. Une femme de 60 kilos, par exemple, ne devrait donc pas avaler plus de 60 grammes de protéines par jour. «Cela correspond à 15% de l’apport calorique total, ce qui est assez faible», rappelle Mélanie Berrut, diététicienne ASDD à la Maison Santé Chablais, à Collombey (VS). Ce n’est pas un hasard si les aliments protéiques se trouvent au sommet de la pyramide alimentaire (ci-dessous) établie par la Société Suisse de Nutrition: il ne nous en faut que très peu. Consommer des produits enrichis en protéines équivaut donc à se supplémenter alors qu’on n’a pas de carence. «Cela n’a aucun intérêt nutritionnel puisqu’on mange déjà trop de protéines, poursuit la spécialiste. Les messages de santé incitent, au contraire, à réduire notre consommation.»

Pyramide alimentaire
Société Suisse de Nutrition

Les aliments protéinés se trouvent au sommet de la pyramide alimentaire suisse, preuve qu'il faut en consommer peu.

Pourquoi cet appel à la mesure? D’abord, parce que le sucre et le gras ne sont pas les seuls à faire grossir. «Des études ont démontré qu’il existe un lien entre une consommation excessive de protéines avant l’âge de 6 ans et l’apparition du surpoids et de l’obésité à l’âge adulte, m’explique Mélanie Berrut. Les cellules graisseuses se construisent durant l’enfance, or plus on mange de protéines – typiquement, le petit-suisse qu’on donne pour les quatre-heures – et plus on crée de cellules graisseuses. Avec la mode des produits hyper-protéinés, on risque d’aggraver l’épidémie d’obésité.» Je repense à la maman du supermarché qui croyait bien faire en achetant un lait chocolaté «high protein» pour sa petite fille. J’ai fait le calcul: la bouteille en question contenait 24 g de protéines. La dose recommandée pour un enfant de 2 ans est de 30 g par jour.

Calories supplémentaires

Mais il n’y a pas qu’aux enfants que les produits enrichis en protéines peuvent faire prendre du poids. Car des protéines en plus, ce sont aussi des calories supplémentaires. «On est convaincus qu’en mangeant plus de protéines, on sera mieux, mais ce n’est pas vrai, m’explique le Dr Vittorio Giusti, directeur médical du Centre médico-chirurgical de l'obésité de la Clinique de La Source, à Lausanne. Il ne suffit pas de manger des protéines pour faire du muscle. Ça ne fonctionne pas comme ça. Il faut au moins 250 minutes de musculation par semaine pour que les apports supplémentaires en protéines puissent être utilisés pour créer du muscle, comme le font les grands sportifs.» Les body-builders, note l’endocrinologue, consomment d’ailleurs des protéines en poudre, moins caloriques que les produits «high protein» de supermarché. «Ces produits s’adressent à Monsieur et Madame Tout-le-monde qui vont les consommer en se disant «Je vais faire 10'000 pas par jour au lieu de 8000». Mais la marche ne suffit pas. Si on n’active pas le muscle, le surplus de protéines représente un excès de calories qui sera stocké sous forme de graisse.»

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Il y a pire: la mode de l’hyper-protéiné entraîne des problèmes rénaux. «Lorsqu’on augmente son apport en protéines, cela surcharge l’activité filtrante des reins car ceux-ci doivent éliminer le surplus. Cela peut, à terme, causer des calculs», m’explique Vittorio Giusti. Sans parler de l’impact psychologique. Le diktat de la haute teneur en protéines ne risque-t-il pas de faire naître une nouvelle forme d’orthorexie, ce trouble du comportement alimentaire qui consiste à toujours vouloir manger sain? «Tout à fait, confirme le Dr Giusti. En Suisse, 7% de la population est orthorexique et ce problème augmente progressivement, tout comme on voit augmenter le nombre de personnes qui mangent sans lactose, sans gluten ou végane. Tout ça, ce sont des croyances, vous savez.»

Plus de protéines, c’est plus d’argent

Et les croyances, c’est bon pour le commerce. J’ai demandé à Emmi, Coop, Migros et Ovomaltine de me communiquer le chiffre d’affaires que représente la vente de leurs produits «high protein». Refus aussi catégorique qu’unanime. Seule Monika Senn, de chez Emmi, me précise que « les produits à haute teneur en protéines constituent une activité de niche, mais ils se développement fortement en Suisse ». Alors je me suis livrée à un petit comparatif. Sur le site officiel d’Ovomaltine, l’Ovomaltine Drink standard est vendu 7 fr. 80 le litre, alors que l’Ovomaltine Drink High Protein est vendu 10 fr. 90 le litre. Chez Migros, le litre de lait High Protein de la gamme Oh! coûte 2 fr. 40, alors que le litre de lait de la gamme Léger, contenant la même quantité de matière grasse (0,1%), est vendu 1 fr. 45. Chez Coop, le Chocato Drink Fairtrade est vendu 1 fr. 90 le litre, alors que le Drink Chocato High Protein coûte 3 fr. 50 le litre.

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Le Chocato Drink de chez Coop a aussi sa version hyperprotéinée. Celle-ci coûte 3 fr. 50 le litre, contre 1 fr. 90 pour la boisson standard.

Pourquoi cette différence qui peut aller presque du simple au double? Les géants orange évoquent, pour l’un, un processus de fabrication «beaucoup plus complexe», des «matières premières coûteuses», «davantage d’étapes de traitement», tandis que l’autre se réfère à la concurrence, estimant que ses produits maison sont «bon marché par rapport à des produits similaires sur le marché». Ovomaltine et Emmi, eux, bottent en touche: l’un comme l’autre me répondent que ce sont les détaillants qui fixent les prix. Ce qui est certain, c’est que l’industrie alimentaire a hissé la protéine au rang de nouvelle poule aux œufs d’or. Jusqu’à quand notre quête de l’alimentation parfaite va-t-elle continuer à la parer de toutes les vertus? Difficile à dire, cette mode étant récente.

Effet de mode

S’ils reconnaissent l’aspect néfaste du trend du «high protein», la diététicienne Mélanie Berrut et le Dr Vittorio Giusti sont tous deux convaincus qu’il ne s’agit que d’une mode et qu’elle ne durera pas. Du moins pas suffisamment pour rendre toute une génération malade d’un excès de protéines, comme la précédente l’est d’avoir mangé trop sucré et trop gras. «Les personnes qui se tournent vers ce type de produits vont vite s’apercevoir qu’ils n’ont pas l’effet escompté, voire qu’ils leur font prendre du poids et perdre leur argent. Ce d’autant plus qu’on a de très bonnes sources de protéines dans les aliments naturels qui sont aussi riches en vitamines, en fibres et en minéraux», dit le Dr Giusti. Mélanie Berrut est du même avis: «Il faut varier les sources de protéines pour pouvoir couvrir tous nos besoins en acides aminés. Or, ceux-ci diffèrent selon le type d’aliment dont ils sont issus. C’est ce je conseille à mes patients. Quant à cette mode, j’ai l’espoir qu’il y aura un autre message dans six mois ou une année.» Un brin fataliste, elle ajoute en riant: «Mais il ne sera sûrement pas meilleur!»

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