157 Breakfast With Monica Bellucci Novembre 1995 Paris
Bettina Rheims courtesy Galerie Xippas

«Je ne suis pas féministe, mais mon travail l’est»

par Emmanuel Coissy

14 NOVEMBRE 2018

Fashion

Bettina Rheims, photographe de stars et star de la photographie, expose sa collection personnelle à la galerie Xippas, à Genève. Elle a accordé un entretien à notre journaliste, Emmanuel, pour parler de son travail, largement consacré à la femme.

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Bettina Rheims courtesy Galerie Xippas

Madonna, New York, décembre 1994

Monica Bellucci me fusille du regard en mordillant son doigt et en aspergeant de ketchup un plat de spaghettis. A deux pas d’elle, Madonna s’offre alanguie sur le lit d’un hôtel, cuisses entrouvertes… La visite de l’exposition «Bettina Rheims», à la galerie Xippas, à Genève, s’apparente à une traversée du sexy glam des années 1990. L’artiste française, âgée de 65 ans, présente une vingtaine de clichés grand format, issus de sa collection personnelle (à voir du 17 novembre au 12 janvier).

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Bettina Rheims courtesy Galerie Xippas

Elizabeth Berkley, Los Angeles, février 1996

Comment avez-vous choisi les images de cette exposition?

Je n’avais pas envie d’une exposition thématique, mais de présenter un ensemble de travaux. Ce sont, presque toutes, des photos que j’avais gardées pour moi. Et puis le temps est venu d’en faire une exposition dans un endroit où je n’avais jamais exposé. Ce sont, un peu, mes clichés iconiques.

Essentiellement des portraits féminins…

Est-ce que ce sont des portraits? Je n’ai jamais su les qualifier. C’est à la fois des portraits, des études et des photos de mode. En fait, j’essaie de donner à voir les sentiments partagés par quelqu’un. Je veux rendre une femme forte et fragile à la fois, révéler des choses que les autres n’avaient pas vues et que même le modèle en face de moi ne soupçonnait pas.

214 Karolina Kurkova The Most Beautiful Girl In Town Décembre 2001
Bettina Rheims courtesy Galerie Xippas

Karolina Kurkova, Paris, décembre 2001

Ça change quoi d’avoir affaire à une star ou à une inconnue?

Pas grand-chose. Evidemment, travailler avec Madonna, c’est assez troublant, émouvant, drôle et épuisant. Certaines personnes ont une personnalité si forte qu’une séance devient un combat de titans. Et ça, c’est amusant. Dans le fond, j’aime les gens que je photographie. Sinon je ne les photographierais pas.

Comment les amenez-vous à s’offrir à vous?

Dans le cas de Madonna, c’est elle qui a demandé à travailler avec moi, après voir vu mon livre «Chambre close», pour lequel j’avais arrêté des inconnues dans la rue, à Paris, en leur demandant de monter avec moi dans une chambre d’hôtel pour me montrer une partie de leur corps dont elles étaient fières. Il a donc fallu tout reproduire, pour elle, à New York et tapisser des chambres d’hôtel sur la 17e Rue avec un papier à fleurs qu’on avait embarqué dans le Concorde. Attirée par la rumeur, une foule immense s’était amassée devant l’immeuble. Les flics ont débarqué. On y a passé la nuit. C’était magique.

Br 24442 B Portrait De Daria Au Vison Blanc Ii September 2006 Paris
Bettina Rheims courtesy Galerie Xippas

Daria Werbowy, Paris, septembre 2006

On vous définit souvent comme une photographe de mode. C’est réducteur?

Ce n’est pas réducteur, mais c’est faux. Il y a de la mode dans mes photos parce que je travaille avec des stylistes. Mais de la mode pure et dure, je n'en ai pas fait tant que ça. Juste à la fin des années 1990 quand je travaillais beaucoup à Los Angeles. On était quatre ou cinq jeunes photographes à travailler pour un magazine créatif, avant-gardiste, du groupe Condé Nast. On repoussait les limites, en publiant des choses dérangeantes, qui allaient plus loin que ce qu’on voyait dans ce genre de publications: des filles en lingerie de sex-shop ou dans des tenues en latex. Et puis un jour on nous a tous foutus dehors.

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Bettina Rheims courtesy Galerie Xippas

Dafné C. (série «Gender Studies»), Paris, juin 2011

Vous avez shooté des séries à caractère social: «Détenues», «Femen», «Gender Studies». Vous êtes engagée!

Mon travail l’est. Pour la cause des femmes, c’est sûr. Et, ce, depuis quarante ans. Ce n’est pas anodin. Avec les années, ça devient même de plus en plus politique. Je ne dirai pas que je suis féministe, mais mon travail l’est. «Détenues», c’était très important pour moi, parce que je n’avais jamais eu le sentiment d’être aussi utile. J’ai aussi beaucoup travaillé avec des transsexuelles depuis les années 1980. J’ai perdu presque tous mes amis pendant les années sida. Et donc j’ai réfléchi à tout ça, notamment à travers une série, «Modern Lovers», en 1988-1989, qui parle des manières de réinventer la séduction durant ces années-là, les pires. On réfléchissait à jouer à de nouveaux jeux parce qu’il y en avait un auquel on ne pouvait plus jouer: le sexe. Depuis, je n’ai pas arrêté. Les «Gender Studies» donnent à voir où l'on en est aujourd’hui.

Jenny A Wenhammar Fuck Your Morals Mai 2017 Paris © Bettina Rheims Courtesy Galerie Xippas
Bettina Rheims courtesy Galerie Xippas

Jenny A. Wenhammar (série «Naked War»), Paris, mai 2017

Etes-vous active sur Instagram?

Je n’y suis plus. Tout d’un coup, ça m’a énervée parce que je ne savais plus quoi mettre. Parce que je trouve que les gens se servent d’Instagram pour raconter leur vie et que, moi, je n’ai jamais eu envie de raconter la mienne à des gens que je ne connaissais pas.

En quoi les réseaux sociaux ont-ils changé le monde de l’image?

Même si, pour moi, ça n’a rien changé, ça a changé beaucoup de choses dans la manière de communiquer. C’est un autre monde, que je regarde avec intérêt mais qui n’est pas très intéressant. Je regarde Kim Kardashian, qui ne m’intéresse pas du tout, parce que le phénomène est intéressant.

Et si elle vous appelle pour un portrait, vous y allez?

C’est pas sûr. Si on me paie bien, oui peut-être.

Presse Bettina Rheims Paris 2015 Photo © Emanuele Scorcelletti
Emanuele Scorcelletti

Bettina Rheims, Paris, 2015

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