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Balance ton photographe? Oui, mais...

par Margaux Habert

22 JUIN 2019

Life

Un nouveau site romand permet aux mannequins d’obtenir des infos sur des photographes et de dénoncer les indélicats. Une démarche critiquée par des professionnels de la photo et du droit.

Dans le sillage de #MeToo et #BalanceTonPorc, grlpwr.ch a vu le jour, courant mai, pour relayer des témoignages de mannequins romands. Ces jeunes femmes évoquent les bonnes expériences et leurs mésaventures. Tel est le but de Pierre Ballenegger, créateur du site. Ce Lausannois, par ailleurs cofondateur d’une entreprise de réalisation publicitaire et photographe, souhaite que les femmes se sentent en sécurité lors des shootings et que les mauvais comportements cessent. «Dans neuf cas sur dix, il s’est passé quelque chose qui a dérangé les modèles. Parfois, un compliment ambigu, mais j’ai aussi eu des retours de mannequins qui ont dû s’enfuir par la fenêtre.» Le trentenaire voit son site comme un garant de la sécurité: «Je n’ai pas la légitimité ni la prétention de remplacer la justice, j’espère juste que la simple existence de grlpwr.ch servira de garde-fou.»

On trouve, sur le site, un espace pour dénoncer un photographe et un autre onglet pour demander des infos. «Lorsqu’un modèle se renseigne, si le photographe a effectivement une mauvaise réputation, je vais lui suggérer de prendre contact avec les autres femmes qui ont posé pour lui. Je ne donne pas de contacts directement.» Les données sont stockées offline.

«J’ai eu des retours de photographes mécontents d’être fliqués. Mais bon, ceux qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à craindre…» Quid des dénonciations calomnieuses? «C’est un risque, oui, je l’admets totalement. Mais on reconnaît facilement les vrais témoignages. Et, dans le doute, je préfère éviter une agression. La sécurité passe avant tout.»

Des pros s'insurgent contre ce site

Le site ne fait vraiment pas l’unanimité. À l'agence lausannoise Kai Zen Models, la directrice et mannequin Maria Opuni s'étonne de la quantité de témoignages négatifs avancés par le créateur du site. «Il s'agit sûrement de shootings où les modèles contactent directement les photographes, via Instagram par exemple. Dans les agences, on fait très attention et on travaille avec de grandes marques qui ne peuvent pas se permettre de scandale!» Si elle trouve l'idée du site louable, Maria Opuni préférerait une plateforme d'échanges où les utilisatrices pourraient communiquer entre elles. «Sous couvert d'anonymat, on peut parfois être extrême. Un système comme Airbnb, où chacun peut noter et être noté, serait plus juste.» Elle donne encore l'exemple de book.fr qui, lui, permet des interactions entre photographes et modèles.

L’Union suisse des photographes professionnels (USPP), qui évidemment condamne toute forme de harcèlement, se montre encore plus critique. «De notre point de vue, explique son président Luca Delachaux, la démarche apparaît plutôt basée sur un désir de faire parler de soi en prenant comme support de communication la dénonciation d’une dérive malsaine, pour ensuite l’exploiter comme sujet de société.» Rejoignant Kai Zen Models, l’USPP rappelle que les photographes professionnels travaillent avec des modèles professionnels, par le biais d’agences tout aussi professionnelles, dans le cadre d’un travail et non d’un hobby.

De l'amende à la prison

Pierre Ballenegger déclare être dans une «zone grise» sur le plan légal. Son opinion est confirmée par l’avocate lausannoise Vanessa Chambour qui estime que le créateur du site pourrait contrevenir à la loi et donc être poursuivi. «Il y a un risque d’atteinte à la personnalité avec un site qui recueille des données sur des photographes sans les vérifier. Les accusations portées à leur encontre peuvent être lourdes de conséquences. Sur le plan civil, toute personne qui participe à une atteinte illicite à la personnalité peut être poursuivie et s’expose, par exemple, au paiement de dommages-intérêts ou d’une indemnité pour tort moral, voire aux deux. Sur le plan pénal, si les conditions d’une infraction contre l’honneur sont réunies, l’auteur s’expose à une peine pécuniaire ou à une peine privative de liberté, selon l’infraction retenue.»

«Et qu’en est-il du respect de la loi fédérale sur la protection des données?», poursuit l'avocate. «Rappelons que quiconque traite et conserve des données sur des gens doit s’assurer qu’elles soient correctes.» Vanessa Chambour s’interroge aussi sur la façon de distinguer les vrais témoignages des faux. «De nos jours, il existe des agences spécialisées dans la rédaction de faux commentaires. N’importe qui pourrait se servir du site pour détruire la réputation d’un photographe, par jalousie, par vengeance…». Selon elle, cette démarche est très risquée. Elle rappelle qu’il existe des moyens légaux et qu'il y a pas besoin de rendre justice soi-même.

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