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«Faire un geste pour la planète, ce n'est pas confortable»

par Eva Grau

11 FÉVRIER 2019

Conso

Eva a décidé de relever le pari de l'opération «Février sans supermarché». Une semaine durant, elle a fait ses courses exclusivement dans des petits commerces de proximité. Un pari pas si simple à relever, qu'elle raconte jour après jour.

J’avoue, muser entre les étals du marché, ça n'a jamais été mon truc. Ça m'ennuie, ça me prend trop de temps et je finis par ne rien acheter, tant ça m'agace. Moi, je suis une inconditionnelle des grandes surfaces. Chaque week-end, j’y fais mes courses. Je ne me pose pas de questions: c'est juste pratique et rapide. Autant dire que «Février sans supermarché» est un vrai challenge pour moi. Mais les habitudes sont faites pour qu’on les bouscule, alors je veux bien tenter l'expérience de privilégier les commerces locaux durant une semaine. Après, on verra.

Samedi 2 février

Premier constat: mes réserves de pain, de beurre et de confiture proviennent toutes de la grande distribution. Même si les organisateurs de «Février sans supermarché» précisent bien que leur but n'est pas de boycotter les supermarchés, je veux jouer le jeu autant que possible. Je me rends chez Zea, une épicerie fine située au bout de ma rue, à Pully, où j’achète une bouteille de Coca Zero de 5 dl (1 fr. 80), un croissant (1 fr. 80) et un petit pain au chocolat à 2 fr. 80 – le double de ce que je l’aurais payé à la Migros. «C’est le prix de ta bonne conscience», ironise mon chef Emmanuel sur Messenger. Reste à faire mes courses du week-end. Le marché me semble l’option la plus simple, mais il me faut du cash. En route, je m’arrête à un bancomat, puis je fais un détour par la ferme Aebi, près de la Sallaz, qui fait de la vente directe. Je prends trois tomates, trois oignons, trois petites pommes et un petit chou-fleur: 6 fr. 30.

Au marché, j’achète un demi-kilo de pain au levain, une brioche au chocolat pour mon goûter, 100 grammes de pleurotes jaunes, une mini cuchaule et deux croissants pour le brunch du lendemain, 200 g de beurre de boulanger, un morceau de tomme de montagne, 1 œuf de «poule heureuse du Jorat» (c’était écrit sur l’étiquette) et 300 g de gnocchis farcis aux champignons. Je dépense 34 fr. 70. À chaque stand, je dois faire la queue. Du côté des bouchers, il y a encore plus de monde. Je finis par perdre patience et m’éloigne en quête d’une boucherie. Il y en a une dans la rue adjacente. J'achète cinq boulettes de viande à l’italienne, un petit filet de rumsteck et une tranche de terrine aux légumes. Total: 20 fr. 70.

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Eva Grau

Pour mes courses du samedi, je me suis rendue à la ferme Aebi, dans une pharmacie et au marché de Lausanne.

Je regarde ma liste de courses: il me manque le lait végétal pour mon milk-shake du lendemain matin. Je l’achète en grande surface, d’habitude. Où trouver ça ailleurs? À la pharmacie de la place de la Palud! Je choisis deux mini briques (1 fr. 50 chacune) d'une marque que je ne connais pas. En rentrant, je fais mes comptes: j’ai dépensé 71 fr. 10 au total et mon sac à commissions est moitié vide. Peut-être à cause des emballages, qui se limitent à 2 sachets plastique, 1 boîte d’œufs en carton, 7 papiers d’emballage et 3 sachets en papier. Zéro barquette en plastique!

Le soir, au moment de me mettre au fourneaux, je réalise que les épices, le sel, l’ail en poudre et l’huile d’olive dans mon placard viennent de la Migros. Je dois faire une première entorse à mes bonnes résolutions et cuisiner mon repas avec des ingrédients non locaux, l’épicerie du coin étant fermée.

Dimanche 3 février

Je me prépare un brunch avec mes achats d'hier. Je laisse de côté les pots de confiture que j’ai au frigo: ils proviennent tous d'un supermarché. J’ouvre un pot de marmelade de coings maison que ma cousine m’a offert à son mariage. Pour varier mes tartines, je pioche dans mes réserves un bocal de miel produit par les ruches situées sur le toit de la Maison du paysan, à Lausanne. Pour la boisson, ça se complique. Dans mon milk-shake, j’ajoute en général de la poudre de protéines végétales. Or, la mienne a été achetée à la Coop. J'y renonce, préférant siroter l’une des briquettes de lait de riz de la pharmacie.

Dans l’après-midi, en promenant mes chiens sur l’avenue de Chailly, je tombe sur Raja Food, une petite épicerie de quartier ouverte le dimanche. J’y achète une petite bouteille de Coca (1 fr. 50). Quand vient l’heure de me préparer mon souper, j’hésite: je n’ai pas envie de viande car j’ai déjà mangé les boulettes hier. Mais comment savoir jusqu’à quand je peux garder le rumsteck dans mon frigo? Il n'y a pas de date limite de consommation sur le papier d’emballage de la boucherie. Dans le doute, je grille la viande et je l’accompagne de la moitié des gnocchis farcis. Une fois encore, j’assaisonne avec des produits de mon placard. Ma foi.

Lundi 4 février

Le matin, après avoir déposé mes chiens chez leur dog-sitter, je fais un détour pour aller chercher une petite brioche (2 fr. 30) et un mini pain au chocolat (1 fr. 50) au tea-room Montchoisi Gourmand, puis je reprends le bus pour le boulot. J’ai rendez-vous en ville à midi. En sortant, j’en profiterai pour acheter un bon sandwich à emporter chez Manor. Ah, non, on a dit pas de supermarché! Pffff... Après mon rencart, je n'ai pas le temps de partir en quête d'un petit commerce où acheter à manger. Je rentre donc direct au bureau et je prends encore le plat du jour à la cafèt, avec une boisson et un sachet de perles de chocolat – le même qu'on trouve à la Coop. Total: 14 fr. 30.

Mardi 5 février

Jour de marché, à Pully. J’ai une correspondance à prendre à la place de la gare, aussi je profite des quelques minutes de libre entre deux bus pour aller vite acheter une salée encore chaude (3 fr. 50) à l'étal de la boulangerie du Cerf d’Or de Forel. À midi, re-plat du jour (9 fr. 50). Je paie en pensant que les produits que je m’apprête à consommer viennent très vraisemblablement de la grande distribution, mais si ce n’est pas moi qui les ai achetés, ça ne compte pas, si? Et puis, je fais déjà un geste pour la planète en choisissant le plat végétarien.

Dans l'après-midi, je pars en expédition chocolat. Direction: Blondel. J'achète du chocolat au marteau et 200 g de rochers aux corn-flakes (ma collègue Marie-Adèle est fan). Total: 41 fr. 45. À trop vouloir faire marcher le petit commerce, je ne serais pas en train de me chercher des excuses pour manger plus que je ne le devrais, moi?

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Eva Grau
Mercredi 6 février

Après être passée chez la dog-sitter, je décide d'aller chercher mon petit-déj dans une autre boulangerie qu'hier pour ne pas privilégier toujours les mêmes petits commerçants. Je reprends direct le bus qui me laisse au carrefour de Georgette et je m’arrête chez Séverine et Luca en redescendant l’avenue de la Gare. J’achète un croissant et un pain au chocolat (3 fr. 90). J’hésite à prendre aussi une bouteille de Coca, mais je sais déjà qu’elle me coûtera beaucoup plus cher qu’au distributeur de la rédaction. Pas la peine. À midi, je prends le plat du jour à la cafétéria et une bouteille d’eau gazeuse. Total: 12 francs. Le soir, apéro avec mes collègues. Mon chocolat chaud «Marta» et ma tapenade de roquette au citron me calent pour la soirée.

Jeudi 7 février

Pour changer, j’achète mon petit-déj à la cafétéria. Une brioche (1 fr. 50) et un Coca Zero (2 fr. 50). Ma boisson m’aurait coûté 80 cts de moins au distributeur, mais je n’ai pas de monnaie. Midi: ma collègue et moi, on part manger chez Luigia. Je décortique la carte pour voir si la provenance des produits est indiquée. Je trouve quelques infos sur l'origine de la farine utilisée (Italie), notamment, mais rien de très détaillé. Je choisis une pizza à base de tomates et de pecorino DOP (appellation d'origine contrôlée italienne). Même si c'est pour la bonne cause, ça commence à me peser de surveiller tout ce que je consomme.

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Marie-Adèle Copin

Le soir, en rentrant, je me rends compte que j'ai une boîte d'œufs (suisses, issus d'élevages en liberté, je n'achète que ça) qui seront périmés demain. Je ne vais tout de même pas les jeter sous prétexte qu'ils viennent d'une grande surface! «Février sans supermarché», c'est aussi un mois où on lutte contre le gaspillage alimentaire. Sauf qu'avec ma pizza de midi, je n'ai vraiment pas faim, pas même pour une omelette. Je me lance donc dans la réalisation d'un quatre-quarts au chocolat et aux amandes qui tiendra quelques jours. J'ai tout ce qu'il faut dans mes armoires (merci, les réserves du supermarché).

Vendredi 8 février

Sur le chemin du bureau, je dois m'arrêter au centre de Pully pour retirer de l'argent au Postomat. Quand on achète chez les petits commerçants, on doit avoir plus souvent du liquide sur soi. Au marché, j'achète une coca aux pignons du boulanger: 5 francs. Pour midi, je prends des spaghettis à la crème de parmesan et un Coca – je n'ai pas pu résister – à la cafèt: 12 francs. Je grignote tout au long de l'après-midi, en sirotant mon soda et en planifiant mon programme du week-end: je dois faire le ménage, la lessive, aller à déchetterie jeter mon papier et mes bouteilles en plastique, acheter de quoi manger mais aussi du papier de toilette, du Canard WC, de l'adoucissant... Et donner leur bain à mes trois chiens. Je ne vois pas comment trouver le temps pour aller déambuler au marché au milieu de tout ça.

Samedi 9 février

Ça fait une semaine aujourd'hui que j'ai commencé «Février sans supermarché». Une semaine où j'ai dû me creuser la tête pour faire mes achats, faire des détours, prendre du temps et, au bout du compte, avoir souvent mauvaise conscience. Le but de l'expérience était de faire réfléchir sur de la manière dont on consomme. De ce point de vue, c'est réussi. Mais je ne continuerai pas jusqu'à la fin du mois car ce parti pris m'a aussi laissée avec beaucoup de questions sans réponse.

Lorsqu'on prend presque tous ses repas hors de chez soi – ce qui n'a rien d'exceptionnel pour une citadine célibataire et salariée à plein temps – il est quasiment impossible de connaître la provenance des produits que l'on consomme dans les restaurants, les cantines ou même à emporter. Certes, j'ai privilégié les petits commerces, mais ai-je pour autant participé à limiter les marges de la grande distribution? Je n'en sais rien.

Ce qui est certain, en revanche, c'est que j'ai réduit drastiquement mes déchets. Aucune barquette en plastique n'a fini dans ma poubelle en l'espace de 7 jours. J'ai remarqué aussi que j'ai mangé beaucoup moins de viande que de coutume. Et ça, c'est bon pour mon bilan carbone. Même si, pour ça, j'ai dû un peu me compliquer la vie. Faire un geste pour la planète, c'est bien, mais ce n'est pas confortable.

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