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Contre mauvaise fortune, bon cœur

par Laure Mi Hyun Croset

14 DÉCEMBRE 2018

Conte de Noël

L'écrivaine genevoise Laure Mi Hyun Croset a rédigé un conte de Noël en exclusivité pour Friday. Bonne lecture!

Quelques jours plus tôt, le gang des clochards avait décidé de passer à l’action. Ces mendiants avaient conscience de vivre dans une ville où des quantités folles d’argent circulaient. Il leur paraissait donc normal qu’ils obtiennent, eux aussi, leur part du gâteau. Amers et agités, ils avaient tenu un petit conciliabule à la place du Molard, sous la Tour de l’horloge. Abrités de la pluie diluvienne qui s’abattait depuis deux semaines sur la cité de Calvin, ils avaient exprimé leur rancœur et leur envie de tenter une dernière fois de relancer les dés. Eux, qui autrefois avaient eu un avenir et qui maintenant n’en avaient plus, refirent le pari du rêve.

Presque religieusement, ils s’étaient attribué chacun un banquier. Dans leurs esprits un peu embrouillés par la fatigue et par le mauvais alcool, il y en aurait forcément un qui commettrait une erreur. S’ils savaient que désormais plus grand monde ne se baladait avec des liasses dans une valise, que tout était devenu aussi virtuel que le confort pour eux, ils comptaient quand même s’emparer d’un bel attaché-case, espérant qu’ils y trouveraient au moins de quoi faire chanter son propriétaire. Il y aurait à coup sûr quelque chose de compromettant ou d’important que l’individu – homme ou femme, car à l’heure qu’il était, ces dernières n’avaient plus guère de scrupules, elles non plus – aurait envie de récupérer contre une coquette somme d’argent.

Ils s’étaient mis d’accord pour que personne n’utilise la violence – ils en faisaient trop l’expérience au quotidien pour y recourir dans une affaire aussi sérieuse. Ils savaient que leur existence d’expédients avait développé leur acuité et leur dextérité. Ils seraient aussi aidés par le fait que, la plupart du temps, quand ils ne dégoûtaient pas, véritables fantômes urbains, ils demeuraient invisibles aux yeux de leurs contemporains. Ils attendraient donc simplement le moment d’inattention où ils pourraient subtiliser une sacoche pleine de promesses.

Ils mirent au point un plan d’attaque. Ils agiraient en plusieurs temps. Ils devaient d’abord étudier les horaires et les habitudes de leurs différentes proies pour déterminer laquelle ferait le mieux l’affaire. Ensuite, ils organiseraient la chorégraphie qui escamoterait l’objet le plus rapidement et le plus efficacement possible. Finalement, ils réfléchiraient à la manière dont ils négocieraient l’échange. Si tout se déroulait sans anicroche, ils arpenteraient bientôt les boulevards de Rio, de Las Vegas ou les chemins de la Vendée, chacun selon son goût.

Ils étaient si occupés par cette mission, qui leur avait fait oublier jusqu’à leurs différends les plus anciens, qu’ils ne percevaient plus le froid mordant, pas plus que la faim, d’habitude tenace. Depuis qu’ils s’étaient réinventés en Robin des bois version 2.0, ils omettaient même souvent de mendier. Quand ils ne pensaient pas aux aspects pratiques de leur projet, ils rêvaient. Ils partiraient avec l’oseille qu’ils auraient obtenue dans une contrée où ils ne connaîtraient plus ni le mépris ni la soif. Ils se voyaient joyeusement mixer lait de coco et rhum dans les cocktails les plus extravagants, se promener au milieu des palmiers au bras d’une jolie pépée ou encore se prélasser dans un hamac sur fond de calypso.

Luigi avait à l’œil un grand blond sain, propret et ennuyeux qui aurait pu poser pour des pubs Breitling. Illir surveillait pour sa part un vieil homme d’affaires qui dirigeait probablement une banque privée, à voir la cour empressée que ses jeunes employés lui faisaient quand il sortait le soir de l’immeuble rutilant et anonyme où il passait ses journées. Il paraissait assez aimable et aurait pu être fréquentable, s’il ne travaillait pas pour le grand capital. Fernand avait jeté, quant à lui, son dévolu sur un quadragénaire brun sans intérêt, certain que cet individu banal ferait plus facilement une bourde que les deux autres.

Les trois clodos se demandaient souvent quoi de l’arrogance du premier, de la sénilité approchante du deuxième ou de la nonchalance du dernier leur porterait le plus chance. Ils pariaient alors un reste de sandwich, une pomme tavelée ou un fond de bière sur leur poulain. Les enjeux montaient mais la situation n’évoluait guère. Au moins, cela leur permettait-il de faire passer le temps. Une perspective, un projet, ce n’est pas rien dans la vie d’un vagabond!

S’essayant à la pensée positive, ils voulurent songer à ce qu’il s’agirait d’effectuer une fois leur larcin réussi. Ils se cotisèrent et achetèrent quelques journaux d’économie pour se préparer à utiliser au mieux les documents qui leur tomberaient entre les mains. Devant l’inintérêt de telles publications, ils se consolèrent de la dépense par l’idée que le papier n’était pas de trop mauvaise qualité et qu’il les isolerait un peu du sol humide et froid où ils avaient installé leur couche. L’Armée du Salut leur avait bien fourgué des couvertures, mais une épaisseur de papier de plus entre le bitume et eux ne pouvait pas leur faire du mal.

Ils étudiaient au quotidien, comme des entomologistes, les comportements de ceux qui allaient leur apporter la prospérité. A les croire, ils préparaient le casse du siècle, sans arme, comme ils se plaisaient à le répéter, une guerre légitime contre les malfrats en col blanc qu’ils pistaient. Cependant, ils se lassèrent assez vite de ce petit jeu, ne constatant qu’une routine terriblement décevante, mortifère, dans la vie des trois hommes qu’ils partageaient désormais. Ils en étaient presque venus à préférer leur existence rude, précaire, angoissante, mais pleine de rencontres et d’imprévus.

Pour ne pas décevoir les autres, chacun feignait de continuer sa surveillance avec le plus grand sérieux, mais tous se préoccupaient à nouveau davantage de récupérer des restes de marrons chauds auprès du vendeur dont la cahute se trouvait près de la fontaine de Bel-Air ou quelques frites froides dans la poubelle de l’arrêt situé devant le McDonald’s de Rive. Ils tentaient aussi d’amadouer les passants pour obtenir les pièces qui leur permettaient d’acquérir un peu de gnôle pour se tenir chaud.

Un jour, contre toute attente, Luigi vit le bellâtre qui tirait, comme si c’était son bien le plus précieux, un chariot en cuir design noir. L’homme passait avec un air plein de mystère et d’autosatisfaction d’un établissement à l’autre, d’une boutique à l’autre. Son air suffisant alerta l’Italien qui courut en informer ses complices. Il s’agissait vraisemblablement de transactions de la plus haute importance! On se mit d’accord. Illir irait importuner le type pendant que les autres se carapateraient avec son trésor.

Comme prévu, l’Albanais demanda l’aumône au jeune banquier qui sortait du grand magasin Globus, insista lourdement, et se fit sans surprise rembarrer aussitôt. Le temps que l’homme agite les manches de sa luxueuse doudoune pour chasser l’insolent, son précieux bien avait disparu.

Alors qu’ils s’attendaient à découvrir des documents secrets, des chèques ou autre monnaie d’échange, les compères trouvèrent un véritable festin: du pâté en croûte, du gratin de cardons aux morilles, du caviar, du homard, du champagne et des macarons. Dépités, ils tentèrent d’atteindre le fond du caddie et y trouvèrent un grand paquet qu’ils ouvrirent le cœur battant. Il s’agissait d’un jeu de Monopoly!

Soudain, ils se rendirent compte qu’avec leur petit manège ils avaient oublié que c’était Noël. Ils regardèrent autour d’eux, les gens se ruaient dans les boutiques les bras encombrés de paquets, de grands sapins illuminés et couverts de guirlandes scandaient les rues, et de la musique enjouée leur parvenaient des quatre coins de la ville. Ils partirent alors dans un énorme éclat de rire qui résonna dans toute la Grand-Rue. Ils allaient se taper la cloche et boire à la santé des riches et de ceux qui, comme eux, à défaut de famille, avaient d’indéfectibles amis. Ils se promirent de passer grâce à leur butin un des meilleurs réveillons qu’ils avaient vécus depuis qu’ils avaient rejoint l’étrange peuple de la rue.

L'auteure

La rédaction de Friday avait consacré un article à l'écrivaine genevoise Laure Mi Hyun Croset à l'occasion de la sortie de son premier roman, «Le beau monde», publié en mars chez Albin Michel.

L’histoire est drôle et brosse un portrait – au vitriol – de nantis réunis à un mariage où la fiancée ne s’est jamais pointée. Une excellente idée pour un cadeau de Noël.

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