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Chez moi, c'est partout

par Yvonne Eisenring

30 OCTOBRE 2018

Voyage

Depuis trois ans, notre journaliste Yvonne Eisenring n’a ni logement ni lieu de travail fixes. Elle nous raconte cette vie nomade qu’elle s’est choisie.

Ces trois dernières années, j’ai habité à New York, à Berlin, à Bogotá et à Paris. J’ai fait un road-trip en Italie, en Irlande et en Afrique du Sud, assisté à une vente aux enchères de thon à Tokyo, essayé de m’habituer à Miami (sans succès), fait du cheval en Islande et découvert la France à vélo. J’ai fait la fête à La Havane et à La Nouvelle-Orléans, écrit la moitié d’un livre à Brooklyn et l’autre à Montmartre, et partout où je suis allée j’ai enfilé mes baskets chaque jour pour aller courir. A Hambourg, je courais dans le parc Planten un Blomen, à New York dans le Fort Greene Park et à Paris dans les rues de mon arrondissement. Quarante minutes tous les jours. Quarante minutes passées à faire toujours la même chose, dans un endroit toujours différent.

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Cette photo passeport a été prise dans le dernier photomaton de Zurich.

Je suis devenue nomade en 2015 (ou plutôt nomade à temps partiel, car je continue à passer quelques mois par an en Suisse): j’ai démissionné du boulot que j’avais alors, libéré mon appartement, vendu ou donné mes meubles et mis le reste de mes affaires dans un box de stockage. Ça a été la meilleure décision que j’aie jamais prise. Je me sens chez moi partout dans le monde, et les cafés, les bibliothèques et les aéroports sont devenus mon bureau. Je peux travailler sur mes propres projets tout en découvrant des lieux inconnus. Je peux passer plusieurs mois à un endroit et me familiariser avec de nouvelles cultures et de nouvelles façons de vivre. Je n’ai jamais arrêté de travailler, mais je n’ai plus de lieu de travail fixe. Un texte, un livre ou une pièce de théâtre, ça peut s’écrire n’importe où. Je dois simplement être à Zurich pour passer les examens de mes études de philo; mes conférences, mes atelier d’écriture et mes cours à la Haute Ecole de Lucerne, je peux aussi les préparer où je veux.

Le prix de la liberté

Pourquoi j’ai choisi ce style de vie? Tout simplement parce que ça me rend incroyablement heureuse. Je ne sais pas combien de temps il me reste. Combien de temps je peux encore voyager et faire toutes les choses dont j’ai envie. Je suis en bonne santé, mais ça ne veut rien dire. J’ai pu constater très tôt et à plusieurs reprises que la vie pouvait s’arrêter n’importe quand. Alors je ne suis pas d’accord avec l’idée selon laquelle il faudrait travailler d’abord et s’amuser ensuite. Et si je n’atteins jamais l’âge de la retraite? Si je n’ai plus le temps de m’amuser? Ou si je ne sais même pas comment m’amuser parce que je n’ai jamais pris le temps de découvrir ce que j’aimais?

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Sur scène lors d’un «creative morning» chez ­Tamedia, éditeur auquel Friday appartient.

Quand mes amis me disent que j’ai une vie de rêve, je pense que d’un côté ils ont raison, mais que d’un autre ça ne leur plairait pas forcément. On idéalise beaucoup la vie de nomade. Il y a certes un côté exaltant, mais aussi des contraintes. A Paris, j’habitais dans un placard à balais. A New York, ma coloc était si sale que je gardais mes tongs pour prendre ma douche, et je ne suis pas une chochotte! A Bogotá, je ne pouvais pas courir en plein air pour des raisons de sécurité, il fallait que j’aille dans une salle de fitness. On oublie vite, aussi, que la liberté demande de l’énergie. Quand on vit comme je le fais, on peut façonner sa vie comme on l’entend, choisir l’endroit où l’on va habiter, organiser son temps comme on le souhaite. Ça peut paraître séduisant, mais ça signifie aussi qu’il faut prendre des décisions et s’adapter à de nouvelles situations en permanence. Quand on habite toujours au même endroit et qu’on fait toujours la même chose, on se pose moins de questions!

Pas de revenu fixe

En outre, en vivant comme je le fais, je n’ai pas de revenu fixe. Heureusement pour moi, je me fiche d’avoir des vêtements de marque ou des sacs hors de prix. En fait, j’ai même horreur de faire du shopping! J’ai bien con­scien­ce que c’est un privilège de pouvoir­ travailler où l’on veut et comme on veut. Mais c’était aussi un choix réfléchi: j’ai renoncé à la sécurité financière au profit de la liberté et du plaisir de la découverte. Au début, ça n’a pas été facile. J’étais habituée à voir mon salaire tomber tous les mois et j’ai eu des sueurs froides la première fois où je n’ai rien gagné. Si ma sœur et mes amis ne m’en avaient pas dissuadée, j’aurais peut-être vite repris un job quelque part.

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«One night in Nashville»: c’est ainsi qu’Yvonne a légendé cette photo sur Insta.

Je n’ai heureusement plus ce type de difficultés. Si je devais faire le bilan après trois ans, je dirais qu’être indépendant a plutôt de bons côtés. Voyager aussi, d’ailleurs! Et je ne dirais pas qu’en faisant ça j’ai perdu le contact avec les gens qui me sont le plus chers. Ces personnes ont de toute façon déménagé aux quatre coins du monde et mes amitiés sont renforcées par mon mode de vie peu conventionnel, parce qu’on prend vraiment le temps d’être avec l’autre quand on se voit ou qu’on se téléphone. Avant, j’habitais chez ma sœur quand je revenais en Suisse, mais j’ai repris une chambre à Zurich six mois sur douze. C’est ma mère qui est contente! Elle aime- rait bien me garder près d’elle tout le temps. Donc, quand je suis là, j’essaie de passer le plus de temps possible avec elle et avec mes amis.

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Le travail d’Yvonne, c’est aussi être derrière la caméra, comme ici au Burkina Faso, en Afrique de l’Ouest.

Est-ce que je voudrai toujours vivre comme ça? Je ne sais pas. Peut-être que j’aurai d’autres envies dans quelques années. Peut-être que je voudrai m’établir quelque part à un moment. Mais pour l’instant je ne m’imagine pas désirer autre chose. Comme le chantait Elvis: «There is so much world to see!»

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