Cover2 tiphaine

Chassez le passé, il revient au galop

par Miranda Maxima

25 MARS 2020

Roman

Chaque jour durant une semaine, nous publions un volet de «Tiphaine est en quarantaine», notre feuilleton narrant les aventures d’une jeune femme confinée chez elle à Genève à cause de l’épidémie de CoVID-19. Voici le cinquième épisode.

Le doigt de Jennifer caressait la tranche des livres. Elle s’était arrêtée aux «Particules élémentaires» dont le titre l’amusa. Il lui rappelait les cours de microbiologie qu’elle avait ingurgités durant sa formation d’infirmière. Elle remarqua que tous les ouvrages de Michel Houellebecq figuraient en bonne place dans la bibliothèque de Tristan où les auteurs étaient classés par ordre alphabétique. Il n’y avait presque rien dans l’appartement où son nouveau collègue avait emménagé au début du mois de mars. Un détail trahissait ce vide: à chaque fois qu’ils ouvraient la bouche, leurs voix résonnaient comme dans une église.

L’appartement avait une belle hauteur sous plafond. Il en imposait. Elle trouva incongru que le locataire ait d’abord installé ce meuble contenant tous ses bouquins plutôt que des objets plus essentiels comme un lit ou un canapé. En revanche, la cuisine était bien agencée et rien ne manquait à l’arsenal du parfait cuisiner amateur. Tristan en parlait comme d’une pièce à vivre.

L’invitée appréciait la passion de son hôte pour la bonne chère et en particulier pour le vin. Une grande armoire EuroCave jouxtait un réfrigérateur américain. Sa cuisine aurait pu figurer dans «Elle à Table». Le beau gosse sortit du four deux pissaladières. L’une garnie d’anchois, l’autre de cœurs d’artichaut. «Il ne faut pas confondre cette spécialité niçoise avec la pizza, sa cousine napolitaine», rectifia Tristan quand Jennifer commit cette erreur courante.

En pénétrant dans l’antre du célibataire, vers 19 heures, elle avait senti la délicieuse odeur de cuisson mêlée à l’accord hespéridé du parfum du jeune homme. Elle l’avait déjà senti sur lui à l’hôpital la veille. Elle reconnaissait cette fragrance, une cologne d’Hermès que son père portait en été et qui lui rappelait les vacances de son enfance sur la côte amalfitaine. Elle aimait le bon goût, certes classique, de celui qu’elle dévorait des yeux. «Je suis morte de faim», dit-elle en signalant par un roulement d’yeux le double sens de sa phrase, prononcée par une bouche animée par le désir.

«Madame est servie!», dit le chef dont la silhouette élancée était soulignée par un tablier blanc. La coupe de son jean était parfaite. Elle mettait en valeur ses fesses que Jennifer admirait. «Il est sportif, ça se voit», pensa-t-elle en mordant une tranche si brûlante qu’elle dut cacher son visage derrière sa serviette pour refroidir son palais. «On part sur une syrah naturelle travaillée en biodynamie, appellation Saint-Joseph.» C’était du chinois pour Jennifer qui aimait le vin mais n’y connaissait rien. Dans le bar à vins de la place des Augustins qu’elle fréquentait en afterwork avec ses copines Alice et Xénia, elle demandait toujours quelque chose de charpenté aux serveurs, une brochette de hipsters tatoués. Elle retrouva donc des notes aromatiques familières dans le verre servi par Tristan qui parlait de «fruit mûr» et de «poivre moulu» avec un léger accent vaudois. «Je suis né et j’ai grandi à Lausanne», expliqua-t-il quand elle l’interrogea sur sa vie. Il avait notamment travaillé au CHUV qu’il haïssait parce que l’atmosphère y était irrespirable. Il avait bougé au bout du lac pour poursuivre sa carrière aux HUG.

En guise de toile sonore le Vaudois passait de la bossa nova. La voix d’Astrud Gilberto accompagnée par les musiciens de Stan Getz apportait une touche rétro et exotique à la première soirée du printemps. Après avoir fait tourner la boisson dans son verre et l’avoir porté à son nez pour le humer, il avala une gorgée et fixa Jennifer: «Tu ne te souviens pas de moi?» Interloquée, elle crut à une plaisanterie puis réalisa qu’il était sérieux. Elle admit qu’elle n’avait aucun souvenir de l’avoir rencontré ailleurs que dans leur unité. Le sourire de Tristan, d’ordinaire si jovial, s’était crispé. «À ta décharge, je dois avouer que j’ai pas mal changé depuis le temps.»

Jennifer restait silencieuse et but du rouge pour faire bonne contenance. Tristan lui raconta qu’il avait perdu beaucoup de poids en quelques années. Il s’était mis au sport et surveillait son alimentation. Le vin était désormais son unique péché mignon, un écart largement compensé par une séance quotidienne au fitness.

«Il y a deux ans, j’avais déjà eu l’occasion de travailler à Genève durant six mois. On a dû se croiser deux ou trois fois parce que nous n’avions pas les mêmes horaires. J’étais impressionné par ton efficacité. C’était un bon équilibre entre distance et sympathie à l’égard des patients. Tu gérais la situation alors que, moi, je galérais. Un matin, je suis arrivé après ton shift de nuit. L’équipe venait de perdre une patiente dont l’état s’était subitement dégradé en quelques heures. C’est là que j’ai ouvert la porte d’une pièce où tu t’étais réfugiée pour pleurer la mort de cette femme. Toi que j’avais vue si forte, je croyais que rien ne pouvais t’ébranler, eh bien, je t’ai découverte ce jour-là. Ton émotion m’avait bouleversé. Heureusement, tu ne m’as pas entendu. J’ai tiré la porte et nous ne nous sommes plus revus jusqu’à hier. J’étais tellement content de te retrouver.»

L’histoire de Tristan fit sur Jennifer l’effet d’un coup de massue. Elle se souvenait parfaitement de cet épisode où elle avait craqué. Elle était émue par le récit qu’elle venait d’entendre et sourit tristement parce que le passé rejaillissait. Son trouble venait du fait qu’elle avait l’impression que son âme avait été mise à nu. Si, dans sa vie, elle s’était fabriqué un masque de froideur, c’était pour maquiller une blessure ancienne qui n’avait jamais cicatrisé. Depuis son adolescence, elle voulait coûte que coûte jouir de l’existence et ne plus s’embarrasser avec l’amour qu’elle considérait comme un leurre. Tristan venait de lui témoigner une reconnaissance qui lui semblait imméritée. Elle était venue à un date pour oublier «ce putain de coronavirus» et parce que ce mec l’attirait. Ironie du sort, c’est ce fantasme sur pattes qui exhumait la Jennifer qu’elle s’interdisait d’être. Les yeux de la jeune femme brillaient. «Trinquons!», dit-elle pour chasser les idées noires. Tristan lui répondit: «Oui, trinquons!» Et leurs verres s’entrechoquèrent. À 20 heures, le téléphone de Jennifer vibra dans son sac à main. Tiphaine l’appelait.

Lire le premier épisode: «La recette de l’amour et du cake à la banane»

Lire le deuxième épisode: «Un jardin secret peut en cacher un autre»

Lire le troisième épisode: «Tels des champs magnétiques, les opposés s’attirent»

Lire le quatrième épisode: «Le passage du jour à la nuit»

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