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Après tout, on ne vit qu’une fois

par Miranda Maxima

29 MARS 2020

Roman

Chaque jour durant une semaine, nous publions un volet de «Tiphaine est en quarantaine», notre feuilleton narrant les aventures d’une jeune femme confinée chez elle à Genève à cause de l’épidémie de CoVID-19. Voici le huitième et dernier épisode.

«Le professeur Revillod testé positif au CoVID-19 de retour aux HUG». Ce titre avait fait l’effet d’une bombe quand la «Tribune de Genève» avait balancé son scoop sur le Net, une semaine après l’admission du célèbre infectiologue. L’information avait été reprise par l’ensemble des médias romands qui rappelaient à l’envi la façon dont le médecin avait chu de son piédestal en 2006 après avoir accidentellement tué trois étudiants. Plus personne ne l’avait vu depuis la fin du procès. Les rédactions se perdaient en conjecture et subodoraient une affaire scandaleuse. Des journalistes avaient demandé des éclaircissements à l’issue d’une des conférences de presse quotidiennes du Conseil d’État auxquelles participaient aussi le Service du médecin cantonal et la direction des HUG. Les autorités et l’hôpital brandirent, à juste titre, le secret médical pour ne livrer aucun détail.

Les deux enquêteurs de la police judiciaire, Hervé Campagne et Clotilde Ramos, étaient consternés par cette fuite dont les remous leur compliquaient la tâche: leur hiérarchie exigea des explications et ne les lâchait plus d’une semelle. Ils convoquèrent au poste les frères Milstein en qualité de personnes appelées à donner des renseignements. Il fallait qu’ils se mettent à table et révèlent si le professeur exerçait illégalement la médecine. Tiphaine, Laurence et Jennifer étaient aussi effarées quand elles découvrirent l’article et se demandaient qui avait pu vendre la mèche.

Tiphaine appela Jennifer: «Ôte-moi d’un doute! Tu n’as pas parlé à la presse?» «Mais non, tu penses bien», avait répondu l’infirmière qui n’aurait pas risqué sa place même pour dénoncer un homme qu’elle avait en horreur. Jennifer en profita pour s’excuser d’avoir trahi leur amitié. Elle révéla qu’elle avait parlé des agissements de Revillod à Hervé, son amant: «C’était pour nous protéger de lui. Ce type n’est pas net», avait-elle dit à Tiphaine. Les deux étaient nerveuses, mais elles comprenaient qu’il était temps de se serrer les coudes.

Jennifer redoublait de vigilance depuis l’admission du professeur Revillod dans son unité. Malgré toute sa bonne volonté, elle ne pouvait pas le surveiller en permanence, raison pour laquelle elle ne savait pas qu’un patient était à l’origine de la fuite. Dans le secteur CoVID-19, le lit de François Muller, journaliste sportif à la retraite, se trouvait à deux mètres de celui du professeur Revillod. Bien que diminué par la maladie qui l’empêchait de respirer correctement, l’ex-commentateur des championnats de ski avait reconnu le célèbre médecin et, photos à l’appui, avait donné le tuyau à un confrère du grand quotidien local. Entretemps, il avait traîtreusement sympathisé avec son voisin pour lui tirer les vers du nez. L’infectiologue avait été disert: il lui avait raconté la nature de ses recherches comme s’il avait discuté avec un compagnon de cellule. Il lui parla de son laboratoire et du traitement qu’il avait mis au point. Le professeur lui avait proposé de le tester. François Muller s’était méfié et avait décliné l’offre.

Dans son article, la «Tribune» n’avait pas évoqué l’existence du laboratoire parce qu’elle n’en avait pas la preuve. Par conséquent, des reporters rôdaient aux alentours de la rue des Vieux-Grenadiers pour le débusquer. Mission impossible parce que le quartier était désert et que les gens n’ouvraient pas la porte quand on sonnait chez eux. Tiphaine et Laurence avaient remarqué le petit manège de ces vautours et ne sortaient plus de chez elles pour les éviter. Le confinement des filles était d’autant plus nécessaire que Tiphaine venait d’apprendre que son collègue Jean-Pierre, celui qui matait du porno au bureau, avait été testé positif au coronavirus. Comme elle l’avait côtoyé, elle était contrainte à la quarantaine et Laurence aussi. Jennifer avait tout de suite été informée et leur avait donné des conseils élémentaires.

L’attitude d’Élie et Benjamin à l’égard des inspecteurs avait changé. La lettre que le professeur Revillod leur avait écrite les avait inquiétés. Ils coopérèrent avec la police dans l’espoir qu’on puisse le protéger contre lui-même. «Il est parti sans son téléphone. Nous n’avons plus aucunes nouvelles de lui», dit Élie. Les frères racontèrent tout ce qu’ils savaient sur les activités de l’infectiologue. À l’issue de l’entretien, Clotilde et Hervé exigèrent de pouvoir visiter le fameux laboratoire avec un collègue de la police scientifique. Le duo accepta. À leur sortie du poste, Élie et Benjamin reçurent un WhatsApp de Laurence qui leur annonçait que Tiphaine et elle avaient peut-être été exposées au coronavirus. Elle achevait son message en leur conseillant de s’enfermer comme elles. Benjamin grommela: «Un malheur ne vient jamais seul!» Informés du risque, les trois agents escortèrent tout de même les garçons. Leur impatience de découvrir ce lieu secret dépassait la crainte d’une contamination éventuelle.

Trois jours plus tard vers 7 heures du matin, la «Tribune de Genève», rencardée par François Muller, lança une alerte sur son app: «Le professeur Revillod, célèbre infectiologue genevois, a succombé au coronavirus». Une demi-heure avant cette annonce, Jennifer avait appelé Tiphaine pour lui raconter les circonstances de la mort du médecin: «Il toussait depuis un moment. Il était en détresse respiratoire durant la nuit donc on l’a mis sous respiration artificielle. Il ne souffrait plus vu la quantité de morphine administrée, mais c’était clair qu’il était cuit. Comme il avait stipulé qu’il refusait tout acharnement thérapeutique, on l’a débranché et il a pu partir tranquillement. Ce vieux fou s’est donné la mort parce qu’il croyait avoir trouvé le remède miracle.»

Épilogue

La chaleur était étouffante. Pour se rafraîchir aux fontaines, Tiphaine et Antoine avaient voulu traverser la place de la Bourse, cœur historique de Bordeaux. Le pâtissier avait oublié que son accès était interdit le 14 juillet: c’est de là que le feu d’artifice serait tiré pour la fête nationale française. La genevoise était arrivée la veille par un vol low cost. Elle avait acheté son billet d’avion parce qu’ils avaient décidé de passer une semaine ensemble dans la ville d’Antoine. Il avait pris congé exprès pour la recevoir. Elle s’était dit: «Après tout, on ne vit qu’une fois!» Cette phrase, elle la répétait à tout bout de champ depuis la fin de la pandémie de CoVID-19, quelques semaines auparavant. Elle partageait cette devise avec Laurence: toutes les deux s’étaient fait tatouer l'acronyme YOLO sur le pied droit «parce que c’est le premier pas qui compte», assuraient-elles. Aucune n’était tombée malade. La crise sanitaire avait pris fin à la mi-mai 2020 grâce à un vaccin curatif mis au point par une équipe médicale lyonnaise menée par la doctoresse Marie-Odile Toussaint. Les malades étaient guéris. Le monde respirait de nouveau.

Tiphaine et Laurence avaient déménagé parce que l’air était devenu irrespirable dans leur ancien immeuble, notamment à cause de la proximité des frères Milstein. Heureusement, ce cauchemar appartenait au passé. La crise avait rapproché Tiphaine et Antoine qui s’étaient écrit et appelés tous les jours durant cette période. Ils étaient tombés amoureux virtuellement et craignaient que leurs sentiments ne résistent pas à leur première rencontre en chair et en os. Tout se passa au mieux. Tiphaine et Antoine formaient un couple harmonieux, prêt à jouir des bienfaits de la vie. Le Bordelais avait retenu une table chez Elio’s, un restaurant sarde tenu par des amis au centre-ville. «En terrasse, avait-il précisé. Ainsi nous pourrons admirer la pyrotechnie.» La Genevoise fondait quand elle entendait l'accent de son amant. Ils marchaient main dans la main. Il était 14 heures quand elle reçut un message de Jennifer. Sa meilleure amie lui annonçait qu’elle était enceinte. Tristan était le père. Ils comptaient garder l’enfant.

Lire le premier épisode: «La recette de l’amour et du cake à la banane»

Lire le deuxième épisode: «Un jardin secret peut en cacher un autre»

Lire le troisième épisode: «Tels des champs magnétiques, les opposés s’attirent»

Lire le quatrième épisode: «Le passage du jour à la nuit»

Lire le cinquième épisode: «Chassez le passé, il revient au galop»

Lire le sixième épisode: «Toucher les étoiles et revenir sur terre»

Lire le septième épisode: «Quitte ou double avec la mort»

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