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Adieu, chère pilule

par Eva Grau

1 NOVEMBRE 2018

Life

Les résultats de notre sondage sont sans appel. A la question «La pilule devrait-elle être remboursée par les assurances?», 71% des 4217 votantes sont favorables. Pas étonnant lorsqu'on sait qu'en Suisse, le prix de la contraception orale est bien plus élevé que dans les pays voisins. Trop pour certaines femmes, qui y renoncent, faute de moyens.

«Cent francs à sortir tous les trois mois, ça creuse le budget. Je n’avais plus les moyens de payer, alors j’ai arrêté de la prendre.» A l’instar de Mélanie*, combien de femmes décident chaque année en Suisse de renoncer à la contraception orale par manque d’argent? Impossible à dire: il n’existe pas de statistiques à ce sujet. Mais la vitesse à laquelle les lectrices de Friday ont répondu à notre appel à témoins montre bien que la situation n’est pas si rare.

Seules à assumer

La cote d’amour de la pilule contraceptive est en chute libre. En 2017, Swissmedic, Institut suisse des produits thérapeutiques, confirmait que les ventes avaient baissé de 20% depuis 2010, les autres contraceptifs restant stables. Les effets sur la santé des hormones contenues dans les contraceptifs font peur. Mais comment savoir si ce désamour n’est pas aussi lié au coût d’une pilule, que les femmes sont souvent seules à assumer financièrement?

«En général, ce sont les femmes qui paient seules la contraception hormonale, et ce à tout âge», confirme Jacqueline FellayJordan, coprésidente de l’association Santé Sexuelle Suisse. Certaines jeunes filles n’osent pas demander à leur partenaire. Il y a toute une éducation à faire pour leur apprendre que, quand on est dans une relation stable, on peut partager les frais de la contraception. D’ailleurs, la plupart des garçons y sont favorables.»

Le partage des frais semble plus facile lorsque le couple utilise des préservatifs. Depuis qu’elle a arrêté la pilule, Jessica*, 26 ans, a réduit ses dépenses. «J’ai mon stock de préservatifs et mon copain a le sien, confirme-t-elle. Mais comme on dort plus souvent chez lui que chez moi, c’est plus souvent lui qui en achète. J’ai une bourse d’études, mon budget est serré. Les 30 francs que je dépensais pour la pilule, j’aurais pu les mettre ailleurs, dans mes repas par exemple. Mon médecin m’a recommandé un générique, moins cher, mais mon corps ne le supportait pas. Il m’a fallu faire un choix: renoncer à la pilule ou revenir à une marque trop chère pour moi. J’ai renoncé.»

Le poids de la libre concurrence

En Suisse, seuls les prix des médicaments pris en charge par l’Assurance obligatoire des soins (AOS) sont réglementés par la Confédération. Or, la pilule contraceptive ne figurant pas dans la liste des médicaments remboursés, son prix «n’est pas fixé par l’Etat. Au contraire, il est formé par libre concurrence», indique l’Office fédéral de la santé publique (OFSP).

Renoncer à deux bières ou deux Red Bull par mois

Ces dernières années, le marché de la contraception a vu se développer toute une série de nouvelles pilules moins chères, notamment des génériques à 10 francs par mois. «Cela correspond à deux Red Bull, deux bières ou un paquet de cigarettes par mois», dit Jacqueline Fellay Jordan. «Mais les jeunes ont une difficulté qui est propre aux adolescents: elles ont du mal à anticiper, poursuit la spécialiste. Souvent, elles se retrouvent à deux jours de devoir recommencer une nouvelle plaquette et n’ont ni le temps ni l’argent pour aller la chercher. Et elles arrêtent la pilule. D’autant que les pharmacies ne renouvellent plus tacitement les ordonnances. Cela fait beaucoup à anticiper: l’argent à disposition, l’échéance de l’ordonnance, sans compter le prix de la consultation, que les jeunes femmes doivent payer si elles ne veulent pas qu’elle apparaisse sur le décompte de l’assurance maladie. Les jeunes vivent souvent chez leurs parents et ce sont ces derniers qui gèrent leurs factures médicales.»

Alors pourquoi ne pas prendre en charge la pilule? Régulièrement, la question est remise sur le tapis. Sans succès. «On pourrait la rembourser, au moins en partie», plaide Caroline*. Fin 2016, cette Valaisanne s’est retrouvée dans l’incapacité d’avancer le prix de la consultation chez son gynécologue qui lui aurait permis de renouveler son ordonnance. Résultat: plus de pilule. «Avec mon copain, on a dû faire superattention pendant un an et demi. On utilisait des préservatifs ou on avait des rapports sans pénétration», raconte-t-elle.

Une même molécule, mais un prix différent

Pour tous les témoins et spécialistes que nous avons interrogés, la pilule, moyen contraceptif le plus utilisé en Suisse, devrait être pris en charge par les assurances. «Dans les pays voisins, elle est soit remboursée, soit beaucoup moins chère que chez nous, alors que c’est la même molécule», note Anne Dechambre, responsable de ciao.ch, site d’information, d’aide et d’échanges pour les 11-20 ans. Sauf que, selon la loi, l’assurance maladie ne rembourse que les médicaments permettant de traiter ou de prévenir une maladie. Les contraceptifs oraux ou stérilets ne servant ni à l’un ni à l’autre, ils ne relèvent pas de l’AOS, rappelle l’OFSP. Qui précise que, «du fait de la hausse des coûts de la santé», l’extension des soins pris en charge «doit être faite avec prudence». Le remboursement de la pilule n’est donc pas pour demain.

* Prénoms d’emprunt.

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